Bilan Carbone® de l'Institut Pasteur : comment embarquer une organisation quand le climat n'est pas son cœur de métier

Bilan Carbone® de l'Institut Pasteur : comment embarquer une organisation quand le climat n'est pas son cœur de métier

Comment un institut de recherche de renommée mondiale a intégré le climat à sa gouvernance en quatre ans. Pas par un décret, pas par une crise - par une montée en charge progressive, méthodologique et culturelle. De la première sensibilisation à la structuration d'un Bilan Carbone® complet avec 70 contributeurs internes, cette étude de cas détaille les étapes, les résistances, et ce qui a réellement fait basculer l'institution.

L'Institut Pasteur est un des instituts de recherche les plus prestigieux au monde. Prix Nobel, recherche fondamentale sur les maladies infectieuses, réseau international de laboratoires. La démarche RSE y était déjà historiquement bien implantée, et l'Institut n'avait pas attendu grand-chose pour s'intéresser à ses impacts environnementaux au sens large. Mais le climat, en tant que sujet stratégique à part entière - avec ce que ça implique de quantification rigoureuse, de trajectoire de réduction et de transformation des pratiques - n'avait pas encore trouvé sa place dans l'institution. Ce qui a changé autour de 2020-2022, c'est que la demande a commencé à venir de l'intérieur.

Quand les chercheurs commencent à poser des questions

Ça a commencé de manière assez organique. Des groupes de doctorants et de chercheurs ont commencé à organiser des ateliers de sensibilisation entre eux - des fresques du climat, des discussions informelles, des initiatives nées dans les couloirs et les labos plutôt que dans les comités de direction. Ce n'était pas une contestation, ni même une revendication formelle. C'était quelque chose de plus profond : une prise de conscience collective portée par des gens qui, par formation et par métier, sont aux premières lignes de la connaissance scientifique. Ils lisaient la littérature sur le climat, ils en mesuraient la gravité, et ils voulaient que leur propre institution agisse en conséquence.

La direction RSE a observé cette dynamique émerger et a fait un choix qui s'est révélé structurant : plutôt que de laisser ces initiatives se disperser en silos, mutualiser l'énergie et structurer la réponse institutionnelle. Répondre à la demande par une méthode. Et pour des scientifiques, la première étape d'une méthode, c'est toujours la mesure.

Mesurer d'abord, décider ensuite

Le Bilan Carbone® s'est imposé comme la réponse logique. C'est la méthode de référence en France pour quantifier les émissions de gaz à effet de serre d'une organisation, et c'est un exercice qui a fait ses preuves dans des centaines de structures. Mais dans un institut de recherche, il a une particularité qu'il ne faut pas sous-estimer : la méthode est estimative, pas expérimentale. On ne branche pas de capteurs, on ne fait pas de mesures directes. On reconstitue les flux à partir de données d'activité, on croise avec des facteurs d'émission, on produit des ordres de grandeur. Pour des chercheurs habitués à la mesure directe et à la reproductibilité expérimentale, c'est un changement de paradigme méthodologique qu'il a fallu prendre le temps d'expliquer, de contextualiser, et de faire accepter.

Un périmètre qui ne ressemble à aucun autre

Un institut comme Pasteur, ce n'est pas un siège social avec des bureaux, une cantine et une flotte de véhicules de fonction. C'est un campus de recherche vivant, avec des laboratoires de confinement, des chambres froides, des animaleries, des centres de vaccination ouverts au public, des salles de cours pour les formations doctorales, des conférences internationales qui drainent des chercheurs du monde entier. Le périmètre de collecte de données est d'une complexité qu'on rencontre rarement ailleurs. Il a fallu identifier les bons interlocuteurs dans chaque service, adapter nos outils de collecte à des activités très hétérogènes, et construire un cadre méthodologique véritablement sur mesure.

C'est aussi un exercice qui fait apparaître des postes d'émission spécifiques au monde de la recherche, et qu'on ne retrouve dans aucune PME classique : les achats de réactifs et de consommables de laboratoire, la consommation énergétique d'équipements scientifiques qui tournent en continu, les déplacements internationaux liés aux collaborations et aux terrains de recherche. Et derrière ces chiffres, une question qui traverse tout l'exercice : quelle est la place de la recherche dans un monde qui doit impérativement réduire ses émissions ? Comment continuer à faire de la science d'excellence, qui nécessite parfois de prendre l'avion ou de consommer beaucoup d'énergie, tout en assumant sa responsabilité climatique ?

L'enjeu culturel : parler le même langage

Le défi de cette mission n'était pas seulement calculatoire. Il était profondément culturel. Quand on présente un bilan carbone à des chercheurs de rang international, on ne peut pas arriver avec des conclusions toutes faites. Il faut montrer la méthode, expliciter les hypothèses, quantifier les incertitudes, accepter que chaque chiffre soit questionné. C'est exactement ce qu'on sait faire, et c'est probablement là que notre parcours a fait la différence : nous avons fait un doctorat, nous connaissons les codes du monde académique, nous savons ce que signifie "montrer ses sources" et "discuter la marge d'erreur". Cette familiarité avec la culture scientifique a permis de construire un dialogue d'égal à égal, plutôt qu'une relation consultant-client classique. Expliquer plutôt qu'asséner. Embarquer plutôt qu'imposer.

On est passé d'un exercice de conformité à une conversation scientifique sur les leviers de réduction. C'est à ce moment-là que le bilan a commencé à produire de vrais effets.

70 contributeurs : quand l'appropriation remplace la contrainte

Au fil des mois, le cercle des personnes impliquées s'est élargi naturellement. Plus de 70 personnes ont contribué à la démarche - des chercheurs, des techniciens, des administratifs, des doctorants. Ce chiffre n'est pas anodin : il montre que le sujet avait cessé d'être un dossier porté par la seule direction RSE pour devenir un projet dans lequel les gens se reconnaissaient. On n'a pas eu besoin d'imposer un plan descendant du type "voici ce que la direction a décidé, appliquez". On a construit un cadre qui permettait à chacun de contribuer à son échelle, et les gens s'en sont emparés parce qu'ils y voyaient du sens.

C'est une dynamique qu'on a retrouvée dans toutes nos missions depuis, et qui est devenue un principe de travail : les transformations durables viennent de l'appropriation, pas de la contrainte. Quand les gens comprennent pourquoi on mesure, ce que ça permet de décider, et qu'ils ont un espace pour contribuer, ils s'impliquent avec une énergie qui dépasse de loin ce qu'un plan d'action descendant peut produire.

De la mesure à la recherche : quand l'ACV entre au laboratoire

L'un des prolongements les plus inattendus de cette mission a été la publication d'un article scientifique dans le Bulletin de l'Organisation Mondiale de la Santé. L'idée était audacieuse : appliquer la méthodologie de l'Analyse de Cycle de Vie à un protocole de dépistage de l'hépatite B en Gambie, pour évaluer l'empreinte carbone des différents procédés de diagnostic et identifier ceux qui permettraient de réduire l'impact environnemental du soin, en particulier dans un contexte de ressources limitées.

Ce papier, co-écrit avec les chercheurs de l'Institut et publié dans une revue à fort facteur d'impact, a posé un jalon important. Il montrait que l'empreinte carbone pouvait devenir un paramètre de la recherche elle-même - pas un gadget périphérique ajouté après coup, mais un critère intégré au processus scientifique, au même titre que le coût ou l'efficacité clinique. C'est un projet pilote, mais il ouvre une voie.

Les maladies infectieuses, intensifiées par le changement climatique

Il y a d'ailleurs une cohérence profonde dans toute cette démarche, et c'est quelque chose qui n'a pas échappé aux équipes de l'Institut : Pasteur travaille sur les maladies infectieuses, et ces maladies sont directement intensifiées par le changement climatique. Expansion géographique des vecteurs, déplacement des zones endémiques, augmentation des zoonoses liées à la déforestation et aux perturbations des écosystèmes. Réduire l'empreinte carbone de l'Institut, c'est d'une certaine manière un prolongement de sa mission première : prévenir plutôt que guérir. Agir sur les causes plutôt que de traiter les conséquences.

Rendre visible : une exposition au cœur du [campus](/blog/bilan-carbone-grande-ecole-universite/)

En 2024, pour aller plus loin dans la sensibilisation et ancrer le sujet dans le quotidien de l'Institut, une exposition a été installée dans la serre du campus parisien. Pendant quelques jours, les résultats du bilan carbone, les travaux sur l'ACV du soin, et les liens entre santé, climat et recherche ont été présentés à l'ensemble du personnel dans un format ouvert et accessible.

Ce n'était pas une communication descendante ni un exercice de reporting. C'était un espace de conversation, conçu pour correspondre à la culture de l'Institut : montrer, expliquer, questionner, laisser les gens se faire leur propre opinion. Et ça a connu un franc succès, parce que le format était juste. Quand on parle à des scientifiques, on ne leur dit pas quoi penser. On leur donne les éléments et on leur fait confiance.

Quatre ans plus tard : ce que les petits pas ont produit

À titre personnel, c'est peut-être la leçon qui nous rend le plus fiers dans cette mission. On ne voit pas de changement radical d'un jour sur l'autre. Ce n'est pas un événement, une conférence, un exercice de bilan ou même une exposition qui transforme une organisation de cette envergure. C'est une accumulation de petits pas, de conversations, d'ajustements, de victoires modestes et de moments où il faut recommencer l'explication parce que les équipes ont changé ou que les priorités ont bougé.

Mais quand on prend du recul et qu'on regarde le chemin parcouru sur quatre ans, la transformation est là. Au départ, il y avait un tronc commun à construire - à la fois émotionnel, méthodologique et calculatoire. Un sujet qui n'avait pas encore de place dans la gouvernance. Aujourd'hui, le changement climatique est l'un des trois piliers du rapport annuel de l'Institut Pasteur. C'est une considération intégrée aux comités de direction. C'est une grille de lecture qui éclaire les décisions stratégiques. La démarche s'est étendue au-delà du premier périmètre parisien.

Et surtout, on est passé d'un moment où il fallait convaincre que le sujet existait, à un moment où la question n'est plus "faut-il agir" mais "comment aller plus loin". C'est ce passage-là qui prend du temps, qui ne se décrète pas, et qui fait toute la valeur d'un accompagnement dans la durée.

On est passé d'initiatives dispersées à une stratégie intégrée. Pas en un jour. En quatre ans de travail méthodique, d'adaptation, et d'un peu d'acharnement partagé.

Bilan carbone en institut de recherche : ce qui change par rapport à une entreprise classique

Après quatre ans d'accompagnement à l'Institut Pasteur et plusieurs missions dans d'autres structures de recherche et de santé, on peut tirer quelques constats sur ce qui rend le bilan carbone d'un institut de recherche fondamentalement différent de celui d'une entreprise classique.

D'abord, le périmètre est plus complexe. Les postes d'émission d'un laboratoire de recherche ne ressemblent pas à ceux d'un bureau ou d'une usine : consommables scientifiques, gaz techniques, équipements en fonctionnement continu, collaborations internationales qui génèrent des déplacements aériens structurels. Les bases de données de facteurs d'émission ne couvrent pas toujours ces activités, ce qui oblige à construire des facteurs sur mesure et à documenter chaque hypothèse.

Ensuite, le public est différent. Des chercheurs habitués à la rigueur scientifique acceptent mal les approximations non justifiées. L'accompagnement doit être à la hauteur sur le plan méthodologique : montrer les sources, quantifier les incertitudes, expliquer les choix de périmètre. Un consultant qui arrive avec un PowerPoint générique ne tiendra pas cinq minutes. C'est un contexte exigeant, mais c'est aussi celui dans lequel notre formation de docteurs physiciens fait la plus grande différence.

Enfin, le temps long est la norme. Dans une PME, un bilan carbone peut produire ses premiers effets en six mois. Dans un institut de recherche, la transformation est plus lente mais plus profonde. Il faut accepter que l'appropriation prend du temps, que les résistances sont parfois intellectuelles avant d'être organisationnelles, et que le résultat se mesure en années, pas en trimestres.

Ce que cette mission nous a appris

La leçon de fond, c'est que la transformation environnementale d'un établissement comme Pasteur ne se décrète pas. Elle se construit par le sur-mesure, par l'écoute du terrain, par l'adaptation permanente du discours au public qu'on a en face. Ici, le public c'était des scientifiques de rang mondial. Il fallait être à la hauteur, méthodologiquement et intellectuellement. Et il fallait accepter que le rythme ne serait pas celui d'une mission classique de six mois avec un livrable final et une facture.

Ce qui a fonctionné : démarrer par la mesure plutôt que par la sensibilisation. Répondre aux questions plutôt que d'arriver avec des réponses toutes faites. Construire un cadre qui donne envie de contribuer plutôt qu'un plan qui impose de se conformer. Et maintenir l'effort sur la durée, sans relâche, avec la conviction que chaque petit pas compte et que les effets se cumulent.