Par Guillaume Pakula · Publié le 17 février 2026 · Mis à jour le 16 octobre 2026
Non, au sens où l'entend la science : la neutralité carbone est un équilibre mondial entre émissions et absorptions, et l'ADEME recommande depuis 2021 qu'aucun acteur ne se revendique neutre. En France, un produit « neutre en carbone » n'est permis en publicité, depuis 2023, qu'avec un rapport publié, et la directive EmpCo l'interdit quand il repose sur la compensation. Une entreprise peut en revanche mesurer, réduire et contribuer, et le dire avec des chiffres.
Depuis le 1er janvier 2023, une publicité qui présente un produit comme « neutre en carbone » doit renvoyer, par un lien ou un QR code, vers un rapport qui détaille ses émissions, leur réduction et leur compensation. Depuis le 27 septembre 2026, la directive européenne EmpCo interdit purement et simplement le produit « neutre » grâce à la compensation dans les pays qui l'ont transposée.
Tout dépend donc de ce que vise la mention, un produit ou l'entreprise, et de ce qui la fonde, des crédits achetés ou des réductions mesurées. Dans presque tous les cas, une phrase chiffrée dit mieux ce que l'entreprise a réellement fait, et elle se défend devant un contrôleur.
La neutralité carbone est d'abord un objectif mondial. L'Accord de Paris vise un équilibre entre émissions et absorptions humaines, par les puits de carbone, forêts, sols ou captage du CO2, au cours de la 2e moitié du siècle. La France a inscrit cet équilibre pour 2050 dans le code de l'énergie. Son article L. 100-4 fixe une division des émissions de gaz à effet de serre du pays par plus de 6 entre 1990 et 2050, comptées sans les crédits internationaux de compensation.
À l'échelle d'une entreprise, l'équilibre ne se mesure pas. Une entreprise qui se dit neutre fait en général une soustraction : ses émissions moins les crédits carbone achetés. Dans l'atmosphère, les 2 flux ne s'annulent pas : les émissions ont bien eu lieu, alors que les crédits financent des réductions ou des absorptions ailleurs, parfois sur des décennies. D'où l'avis de l'ADEME de 2021 : entreprises, collectivités et citoyens « ne sont, ni ne peuvent devenir, ou se revendiquer, neutres en carbone », la neutralité n'ayant pas de sens à leur échelle.
L'ADEME et le référentiel public Net Zero Initiative, lancé en 2018 par un cabinet français et ouvert à tous, proposent un autre vocabulaire : l'entreprise contribue à la neutralité mondiale, sur 3 fronts qui se comptent séparément :
Ces 3 contributions s'additionnent dans la communication, mais ne se soustraient jamais les unes des autres : financer une forêt ne diminue pas les émissions de l'usine.
À l'échelle d'une entreprise, la neutralité ne se mesure pas, alors que chaque tonne réduite se mesure.
La France n'a pas interdit le mot, elle l'a encadré. L'article L. 229-68 du code de l'environnement, issu de la loi Climat et résilience, et le décret du 13 avril 2022 s'appliquent depuis le 1er janvier 2023 à toute publicité qui affirme qu'un produit ou un service est neutre en carbone. Sont visées les formules de même portée : « zéro carbone », « empreinte carbone nulle », « climatiquement neutre », « intégralement compensé » ou « 100 % compensé ».
L'annonceur doit alors publier un rapport de synthèse, accessible par un lien ou un QR code sur la publicité et l'emballage, qui réunit 3 éléments :
Sans ce rapport, l'autorité administrative peut infliger une amende de 100 000 € à une entreprise, portée jusqu'à la totalité des dépenses consacrées à la campagne. Le régime est exigeant, puisque le rapport engage l'annonceur chaque année et que son contenu peut lui-même être contesté.
Ce régime ne vise que les produits et les services. Une phrase comme « notre entreprise est neutre en carbone », sur un site ou dans une plaquette, relève du droit commun des pratiques commerciales trompeuses, que contrôle la DGCCRF. Le délit est puni de 2 ans d'emprisonnement et de 300 000 € d'amende, portée à 10 % du chiffre d'affaires annuel moyen ou à 80 % des dépenses de la campagne pour certaines allégations environnementales (article L. 132-2 du code de la consommation). Quand l'allégation est diffusée en ligne, sur un site par exemple, les peines montent à 5 ans et 750 000 €.
Les décisions récentes montrent que la menace est réelle. En juillet 2025, SHEIN a accepté une amende transactionnelle de 40 millions d'euros, en partie parce que la société ne pouvait pas justifier une baisse de 25 % de ses émissions. Le 23 octobre 2025, saisi par 3 associations, le tribunal judiciaire de Paris a jugé trompeuse la façon dont TotalEnergies présentait aux consommateurs son ambition de neutralité carbone en 2050.
La directive (UE) 2024/825, dite EmpCo, ajoute à la liste noire des pratiques commerciales déloyales, interdites en toutes circonstances sans que l'autorité ait à prouver que le consommateur a été trompé, 3 interdictions qui touchent les allégations climat, et encadre en plus les engagements futurs, jugés au cas par cas. 4 règles en tout :
Les questions-réponses de la Commission, mises à jour en septembre 2026, le précisent : le point 4 quater ne s'applique pas à une neutralité fondée sur la compensation au niveau de l'entreprise. La mention n'est pas libre pour autant. Sans précision sur le même support, « entreprise neutre en carbone » reste une allégation générique, interdite sauf performance excellente reconnue, et un objectif de neutralité future relève des règles sur les engagements, plan vérifié compris.
Avec EmpCo, un produit « neutre » grâce à la compensation est interdit, même certifié et même accompagné d'un rapport conforme au droit français.
La France devait transposer la directive au plus tard le 27 mars 2026. Le projet de loi qui s'en charge, adopté par le Sénat le 18 février 2026, n'avait ni rapport ni date de séance à l'Assemblée nationale au 16 octobre 2026. Dans sa version du Sénat, ce texte abrogerait le régime français de 2023 au profit des interdictions européennes, et porterait à 80 % des dépenses de la campagne l'amende de toute pratique trompeuse fondée sur une allégation environnementale. D'autres États, comme l'Allemagne, l'Italie et la Belgique, appliquent déjà ces règles depuis le 27 septembre 2026, et qui contrôle dans chaque pays change d'un marché à l'autre.
Beaucoup d'entreprises se sentent couvertes par une certification, un label ou des crédits de qualité. Ces outils gardent leur intérêt pour piloter la démarche, mais aucun ne rend licite une allégation que la liste noire interdit.
La norme internationale de la neutralité carbone a changé en septembre 2026 : l'ISO 14068:2026 remplace l'ISO 14068-1 de 2023, désormais retirée. Elle couvre les organisations et les produits, et impose une hiérarchie : réduire d'abord dans sa chaîne de valeur, ne compenser que l'empreinte qui reste. C'est un bon cadre de méthode, mais la liste noire d'EmpCo s'applique en toutes circonstances : un produit « neutre » grâce à la compensation reste interdit, même certifié selon cette norme.
Le net zéro est une notion plus exigeante que la neutralité. Selon le standard de la Science Based Targets initiative (SBTi), une entreprise net zéro a réduit ses émissions d'au moins 90 % pour la plupart des secteurs, et neutralise le reste par des absorptions permanentes. La neutralité par compensation, elle, n'exige aucune réduction minimale. L'écart se voit à l'échelle ci-dessous, sur une entreprise d'exemple.
La SBTi a publié en juin 2026 une version 2.0 de son standard, qui rend l'objectif net zéro facultatif et ne s'appliquera aux validations qu'à partir de 2027. En 2026, c'est encore la version 1.3.1 qui sert à valider un objectif.
Un logo « neutre » créé par l'entreprise ou par un prestataire, sans certification par un tiers indépendant, fait partie des pratiques interdites par EmpCo. Acheter des crédits carbone reste en revanche légal, et le dire aussi, à condition de les présenter comme une contribution. En France, le Label Bas-Carbone certifie des projets de plantation, de haies ou de pratiques agricoles. Au 16 octobre 2026, il comptait 2 525 projets labellisés non encore vérifiés et 23 projets vérifiés : sur 9,2 millions de crédits potentiels, 145 000 seulement étaient vérifiés. La plupart correspondent à des réductions attendues, pas encore constatées.
Les engagements ne manquent pas : en 2025, 63 % des 2 000 plus grandes entreprises cotées avaient un objectif net zéro, mais près d'1 sur 3 n'avait aucun plan clair pour l'atteindre, selon le Net Zero Tracker. Pour qu'un engagement tienne, l'entreprise s'aligne sur la neutralité mondiale et le prouve. La démarche que décrivent l'ADEME, la Net Zero Initiative et la norme ISO 14068 suit le même ordre :
Les leviers de réduction se trouvent le plus souvent dans les achats et l'énergie, et le coût d'un bilan se prévoit dès le départ. Cette suite donne à la communication une matière que l'achat de crédits ne donne pas.
Une bonne allégation climat combine 3 registres, illustrés ici avec des chiffres d'exemple :
La mention se loge souvent là où plus personne ne la cherche : une page « Engagements » écrite en 2021, un pied de page, une fiche produit, une réponse type aux appels d'offres, une signature d'e-mail. Un passage en revue complet suit 4 temps :
Le test greenwashing en 3 questions aide à repérer une formulation à risque, et un audit des allégations traite une gamme ou un site entier.
Pour nous, au Projet Celsius, la meilleure allégation climat est celle qu'un concurrent ne peut pas reprendre telle quelle, parce qu'elle contient ses chiffres, son périmètre et sa date. « Neutre en carbone » peut figurer sur l'affiche de n'importe qui, alors que « -28 % sur nos sites depuis 2019 » ne vaut que pour l'entreprise qui l'a mesuré. Notre accompagnement des allégations part de cette preuve, et le Bilan Carbone® la fournit.
Pour la liste complète des formulations interdites, voyez les allégations environnementales interdites ; pour l'ensemble des textes, le cadre français et européen de la communication environnementale.
Pas au sens strict. La neutralité carbone est un équilibre entre émissions et absorptions à l'échelle de la planète ou d'un pays, et l'ADEME estime depuis 2021 qu'aucun acteur ne peut devenir ou se revendiquer neutre. Une entreprise peut en revanche réduire ses émissions, financer des projets et s'engager vers la neutralité mondiale, en le disant avec des chiffres.
Non. Un bilan mesure les émissions d'une organisation : il ne devient pas nul parce que l'entreprise a acheté des crédits. Les crédits se comptent à part, comme une contribution à des projets extérieurs, et le bilan reste le point de départ d'une trajectoire de réduction. Soustraire les crédits du bilan est exactement ce que l'ADEME et la Net Zero Initiative déconseillent.
En France aujourd'hui, seulement en publiant le rapport exigé depuis 2023 : bilan sur le cycle de vie, trajectoire de réduction sur au moins 10 ans, modalités de compensation. Avec EmpCo, une neutralité de produit fondée sur la compensation est interdite en toutes circonstances, ce qui s'applique déjà dans les pays qui ont transposé. Le plus prudent est de retirer la mention.
Elle structure la démarche, mais ne rend pas licite une allégation interdite. L'ISO 14068:2026, qui a remplacé l'ISO 14068-1:2023 en septembre 2026, impose de réduire avant de compenser. Pour un produit, la liste noire d'EmpCo s'applique même avec cette certification. Mieux vaut communiquer sur ce qu'elle atteste : mesures, réductions, contributions.
Oui. La directive EmpCo autorise expressément une entreprise à faire connaître ses investissements dans des projets de crédits carbone, à condition de ne pas tromper sur leur effet. Indiquez le volume, le type de projet, le standard de certification et l'année, et présentez-les comme une contribution, sans les déduire de vos émissions.
Oui, si l'engagement s'appuie sur un plan détaillé et réaliste, avec des objectifs intermédiaires chiffrés et datés, et s'il est vérifié régulièrement par un expert indépendant dont les conclusions sont publiques. Sans ce plan, l'objectif est une allégation trompeuse. Au sens de la SBTi, le net zéro suppose de réduire ses émissions d'au moins 90 % pour la plupart des entreprises.