Par Clément Reynaud · Publié le 6 septembre 2025 · Mis à jour le 31 octobre 2026
Dans un hôpital, ce qu'on achète pour soigner pèse bien plus que l'énergie : à l'AP-HP, les achats de soins, médicaments en tête, font 60 % des 1,94 million de tCO2e de son bilan 2024, l'énergie 6,5 %. Un hôpital de médecine, chirurgie et obstétrique y émet 387 kgCO2e par journée d'hospitalisation. Ce guide détaille les postes, ce qu'impose le BEGES en 2026 et les leviers, de l'anesthésie aux achats.
L'Assistance publique - Hôpitaux de Paris (AP-HP) a émis 1 935 943 tCO2e (tonnes d'équivalent CO2) en 2024, selon son Bilan Carbone® publié en 2025. Ce Bilan Carbone®, calculé chaque année depuis 2022 et publié poste par poste, dit ce qui pèse dans un hôpital : les soins font 60 % du total, l'énergie 6,5 %. L'infographie ci-dessous détaille les 5 familles qui comptent.
L'énergie est le poste qu'un hôpital voit le mieux : des factures, des compteurs, une chaufferie. Les médicaments, les consommables de laboratoire et les dispositifs médicaux émettent surtout chez leurs fabricants, avant d'entrer dans l'établissement. Ils relèvent donc du scope 3, la part du bilan que la loi impose aux hôpitaux publics de compter depuis 2023.
Un hôpital se compare à un autre par son émission rapportée à son activité : par journée d'hospitalisation ou par agent. L'AP-HP publie ces 2 ratios pour chacun de ses groupes hospitaliers, ce qui en fait un repère public pour se situer.
L'AP-HP, premier ensemble hospitalier public et hospitalo-universitaire de France, compte dans son bilan ses 38 établissements, l'hospitalisation à domicile et ses fonctions centrales. En 2024, elle émet 309 kgCO2e par journée d'hospitalisation et 21 tCO2e par agent en équivalent temps plein. Le total a augmenté de 7,9 % entre 2023 et 2024, porté surtout par les médicaments, dont les émissions ont crû de 16,7 %.
En 2025, le total monte encore de 3,8 %, mais l'AP-HP y a ajouté pour la 1re fois les travaux de construction et de rénovation. À périmètre constant, ses émissions baissent de 0,2 %, et de 2,4 % par journée d'hospitalisation, selon sa présentation du bilan 2025. C'est la 1re stabilisation de la série, et l'institution la relie à des actions précises, de l'anesthésie au linge réutilisable.
L'écart entre types d'établissements est grand. Les hôpitaux de médecine, chirurgie et obstétrique (MCO) de l'AP-HP émettent 387 kgCO2e par journée, ses sites de soins de suite et de longue durée 85 kg. D'après l'AP-HP, la différence tient surtout aux soins : médicaments, consommables de laboratoire et dispositifs médicaux pèsent bien plus en médecine et en chirurgie qu'en réadaptation.
Appliqués à l'activité d'un autre établissement, ces 2 ratios donnent un ordre de grandeur, pas un bilan. Le calcul ci-dessous les multiplie par les journées d'hospitalisation de l'année. Il vaut pour un établissement dont l'activité ressemble à celle d'un CHU, avec ses laboratoires et sa recherche. Il ne remplace ni la collecte des achats ni celle des déplacements.
À l'échelle du pays, le système de santé émet environ 49 MtCO2e par an, plus de 8 % de l'empreinte carbone de la France, selon le rapport du Shift Project de 2023. L'estimation va de 40 à 61 MtCO2e. Le scope 3 en fait plus de 87 %.
Le rapport attribue 18 % du total aux établissements hospitaliers, publics et privés. Ce chiffre est un plancher : la moitié des émissions, dont les médicaments et les dispositifs médicaux, n'y est attribuée à aucun acteur, alors que les hôpitaux en achètent une partie.
Le bilan 2024 de l'AP-HP range ses émissions en 8 catégories. Les soins en font 60 %, loin devant les déplacements et l'énergie, et un ensemble d'autres achats, de services et d'équipements pèse 14,5 %.
Les médicaments font à eux seuls 37 % du bilan de l'AP-HP, soit 720 411 tCO2e. Viennent ensuite les consommables de laboratoire (13,5 %) et les dispositifs médicaux (7,2 %), puis les produits à usage unique et les gaz médicaux. Ces émissions naissent pour l'essentiel à l'extraction des matières et à la fabrication.
Ce poste repose sur un calcul fragile. L'AP-HP a établi l'empreinte d'une centaine de médicaments avec son outil Carebone, et compte les autres à l'euro dépensé, avec le ratio de l'ADEME de 500 kgCO2e par millier d'euros, incertain à 80 %. Depuis mars 2025, la Base Empreinte retient pour les produits pharmaceutiques 194 kgCO2e par millier d'euros, un facteur expliqué dans notre article sur le score carbone des médicaments. Recalculé avec ce facteur, le poste baisserait mécaniquement, sans qu'un seul achat ait changé.
Dans le bilan de l'AP-HP, les médicaments pèsent près de 6 fois plus que toute l'énergie consommée par ses hôpitaux.
Les déplacements font 205 020 tCO2e. Les trajets domicile-travail des agents en sont la plus grosse part, devant les venues des patients, celles des visiteurs et les déplacements professionnels. Le CHU Grenoble Alpes décrivait le même ordre dans le guide sectoriel de l'ADEME : les achats en tête, avec environ 40 %, puis les déplacements, avec 27 %.
Ces 3 postes réunis pèsent 11 % du bilan de l'AP-HP, à peine plus que les déplacements :
Dans un établissement de soins de suite ou de longue durée, l'ordre change. L'AP-HP note que l'alimentation, les déplacements et l'énergie y prennent une part plus grande, parce que les soins pèsent moins.
Plusieurs textes s'appliquent à un établissement de santé, à des dates différentes. Ils ne demandent pas tous un bilan, mais tous s'appuient sur les mêmes données d'achats et d'énergie.
Un hôpital public de plus de 250 agents publie un bilan d'émissions de gaz à effet de serre, appelé BEGES, tous les 3 ans, sur la plateforme de l'ADEME. Depuis le 1er janvier 2023, il doit y compter ses émissions indirectes significatives, donc ses achats et ses déplacements, en plus de son énergie. Le bilan s'accompagne d'un plan de transition qui chiffre les réductions attendues.
Une clinique privée y est tenue au-delà de 500 salariés, tous les 4 ans, avec un scope 3 obligatoire seulement si elle publie une déclaration de durabilité au titre du code de commerce. L'administration peut sanctionner l'absence de bilan d'une amende de 50 000 €, 100 000 € en cas de récidive. Le mode d'emploi pas à pas est dans notre guide du BEGES hospitalier, et le cadre général dans celui du BEGES obligatoire.
4 autres obligations touchent directement le bilan d'un hôpital :
La frise ci-dessous place ces échéances à l'échelle du temps. Au-dessus de ces textes, la feuille de route de planification écologique du système de santé, publiée en mai 2023, fixe des axes de travail aux établissements, des bâtiments aux achats et aux soins écoresponsables. Dès 2027, la certification HAS sur la transition écologique demande aussi des indicateurs environnementaux qui s'améliorent.
Un établissement n'est pas seul pour la partie énergie. De 2021 à 2025, la Caisse nationale de solidarité pour l'autonomie (CNSA) et le ministère de la Santé ont financé 165 conseillers en transition énergétique et écologique en santé, appelés CTEES. L'Agence nationale d'appui à la performance des établissements (Anap) les coordonne. Selon la CNSA, leurs interventions ont réduit de plus de 6 % la consommation d'énergie des structures accompagnées, et un nouvel appel de 7 M€ prolonge le réseau en 2026.
Une anesthésie bas carbone choisit l'agent et le débit de gaz qui réchauffent le moins le climat, à sécurité égale pour le patient. Les gaz d'anesthésie sont rejetés tels quels dans l'air après usage, et certains sont de puissants gaz à effet de serre.
Une revue publiée en 2020 dans le British Journal of Anaesthesia traduit une heure d'anesthésie en kilomètres parcourus en voiture, à dose équivalente et à faible débit de gaz frais. Pour la même heure, le desflurane réchauffe environ 46 fois plus que le sévoflurane. Associer du protoxyde d'azote au sévoflurane fait passer cette heure à environ 100 km.
Rapporté à une tonne de gaz, le règlement européen sur les gaz fluorés retient un potentiel de réchauffement de 2 590 pour le desflurane, contre 195 pour le sévoflurane. Au NHS England, ils pesaient 2 % des émissions selon son plan de neutralité carbone d'octobre 2020. À l'AP-HP, les gaz médicaux ne font que 0,8 % du bilan 2024, en baisse de 11,2 % sur un an.
L'AP-HP s'était fixé de remplacer entièrement le desflurane par le sévoflurane d'ici 2025. Dès 2022, 13 sites sur 20 déclaraient ne plus l'utiliser, selon son guide des 10 actions écoresponsables au bloc opératoire. À la Pitié-Salpêtrière, l'éviction du desflurane a réduit de 91 % les émissions des gaz d'anesthésie, et leur coût de 24 %.
Le bilan 2025 mesure l'effet à l'échelle de l'institution : les gaz médicaux baissent de 20 % en un an, et les commandes de desflurane reculent au profit du sévoflurane. Le même guide recommande un débit de gaz frais d'au plus 1 litre par minute. Les respirateurs dotés d'un mode de réglage automatique du débit le tiennent seuls, et 112 des 500 respirateurs de l'AP-HP en étaient équipés.
Le protoxyde d'azote arrive souvent par un réseau de canalisations jusqu'aux salles. Selon la Fédération hospitalière de France (FHF), les fuites de ces réseaux représentent 80 % du gaz consommé, contre 20 % pour les soins. C'est un ordre de grandeur, que la FHF appuie notamment sur une étude menée dans un hôpital australien, et non une mesure nationale. La FHF, s'appuyant sur la Société française d'anesthésie et de réanimation (SFAR), appelle à l'arrêt définitif de ces réseaux ; la SFAR, dans ses recommandations de 2022, suggère de préférer la bouteille au réseau. À l'AP-HP, la fermeture des réseaux muraux a divisé par 3 la consommation de protoxyde d'azote en réseau entre 2024 et 2025.
Dans un hôpital australien, les fuites du réseau mural dépassaient les trois quarts du protoxyde d'azote acheté.
Les leviers suivent l'ordre des postes : les achats de soins d'abord, puis les déplacements, l'énergie et les repas. Leur effet se mesure à condition de calculer chaque année avec les mêmes facteurs.
Le poste dominant bouge au rythme des marchés et des prescriptions. 4 leviers sont déjà documentés :
Les emballages de ces achats changent aussi : le règlement européen sur les emballages prévoit des règles propres aux médicaments et dispositifs médicaux, qui pèsent sur les fournisseurs plus que sur l'hôpital.
L'énergie pèse peu dans le bilan, mais c'est le poste sur lequel l'hôpital décide seul, et chaque kilowattheure économisé réduit aussi la facture. L'AP-HP a réduit les émissions de son énergie de 4,5 % entre 2024 et 2025. Le décret tertiaire fixe le cap, que la trajectoire CRREM des bâtiments détaille année par année jusqu'en 2050, et les conseillers CTEES aident à hiérarchiser les travaux, de la régulation du chauffage au remplacement des climatisations à fluides très réchauffants.
Les 77 787 tCO2e de trajets domicile-travail de l'AP-HP pèsent plus que toute son alimentation. Un hôpital emploie des équipes en horaires décalés, que les transports en commun ne desservent pas toujours. Un plan de mobilité employeur avec covoiturage, vélo et navettes vise donc une part réelle du bilan. Pour les repas, l'offre végétarienne, la baisse de la viande rouge et le gaspillage figurent parmi les cibles de la feuille de route de l'AP-HP.
Un hôpital public achète son bilan par marché public. Aucun barème n'existe, mais les avis d'attribution publiés au BOAMP en donnent des exemples réels, à lire avec ce que chaque lot recouvre :
L'écart vient du périmètre : nombre d'établissements, profondeur du scope 3, ajout d'un audit énergétique ou d'une déclaration du décret tertiaire dans le même lot. Un bilan qui reprend les achats ligne par ligne, avec des facteurs par produit, demande bien plus de jours qu'un calcul aux ratios monétaires. Hors du secteur hospitalier, les repères publics sont dans notre article sur le coût d'un Bilan Carbone®.
Le calcul peut se faire en interne : l'outil Carebone de l'AP-HP est ouvert à tous les professionnels de santé, et la Base Empreinte de l'ADEME est gratuite. Une clinique privée de moins de 500 salariés sans bilan récent peut passer par le Diag Décarbon'Action, qui laisse 6 000 € HT à sa charge. Un bilan fait en interne gagne à être relu par un tiers avant d'être publié, pour repérer les erreurs qui faussent le bilan d'un hôpital.
Pour nous, au Projet Celsius, un hôpital qui lance son bilan commence par la pharmacie et les achats, pas par la chaufferie. Il recalcule ses médicaments avec le facteur de 2025, isole les molécules, les gaz et les formes injectables qui portent l'essentiel du poste, et demande les scores carbone à chaque renouvellement de marché. L'énergie et les déplacements suivent avec leurs propres outils, le décret tertiaire et le plan de mobilité. L'anesthésie, enfin, se règle en quelques mois avec les équipes du bloc.
Le calcul du poste médicaments, boîte par boîte, est détaillé dans notre article sur le score carbone des médicaments.
Aucune moyenne nationale n'est publiée. L'AP-HP donne un repère public : 1,94 million de tCO2e en 2024, soit 309 kgCO2e par journée d'hospitalisation. Ses hôpitaux de médecine, chirurgie et obstétrique émettent 387 kgCO2e par journée, ses sites de soins de suite et de longue durée 85 kg. Multiplier ces ratios par les journées d'un établissement donne un ordre de grandeur, pas un bilan.
Oui, s'il compte plus de 250 agents pour un établissement public : il publie un bilan d'émissions de gaz à effet de serre (BEGES) tous les 3 ans sur la plateforme de l'ADEME, achats et déplacements compris depuis le 1er janvier 2023, avec un plan de transition. Une clinique privée y est tenue au-delà de 500 salariés, tous les 4 ans. L'absence de bilan expose à une amende de 50 000 €, 100 000 € en cas de récidive.
L'AP-HP a émis 1 935 943 tCO2e en 2024, selon son bilan publié en 2025, en hausse de 7,9 % sur 2023. Les soins en font 60 %, dont 37 % pour les médicaments, les déplacements 10,6 % et l'énergie 6,5 %. En 2025, à périmètre constant, ses émissions baissent de 0,2 %, et de 2,4 % par journée d'hospitalisation.
C'est une anesthésie qui choisit l'agent et le débit de gaz les moins réchauffants, à sécurité égale. Une heure au desflurane équivaut à 300 km en voiture, au sévoflurane à 6,5 km, selon une revue du British Journal of Anaesthesia. Le desflurane est interdit dans l'Union européenne depuis le 1er janvier 2026, sauf nécessité médicale, et la Fédération hospitalière de France appelle à l'arrêt des réseaux de protoxyde d'azote.
Leurs émissions naissent à la fabrication : synthèse du principe actif, conditionnement, transport. À l'AP-HP, ils font 37 % du bilan 2024. Le chiffre dépend aussi du calcul : la plupart des médicaments y sont comptés à l'euro dépensé, avec un ratio de 500 kgCO2e par millier d'euros, alors que la Base Empreinte retient 194 kgCO2e par millier d'euros depuis mars 2025.
Aucun barème n'existe, mais les avis d'attribution des marchés publics donnent des prix réels. Le CHU de Lille a confié son bilan et celui du centre hospitalier de Roubaix pour 22 100 € HT en 2023, et le CHU de Poitiers son Bilan Carbone® avec une démarche Agenda 2030 pour 39 077 € HT. Le prix dépend du nombre d'établissements et de ce que le lot ajoute, comme un audit énergétique.