Écoconception des soins : comment mesurer l'impact ?

Écoconception des soins : comment mesurer l'impact ?

Par Sébastien Pierfederici · Publié le 26 octobre 2026

L'écoconception des soins refait un soin pour qu'il pèse moins sur l'environnement, à qualité et sécurité égales, et elle se mesure par une analyse du cycle de vie rapportée à l'acte. Les études publiées vont de 38 grammes de CO2e pour un comprimé de paracétamol à une trentaine de kilos pour une séance de dialyse. Ces chiffres dépendent de l'électricité du pays et des pratiques du service, et un protocole se prouve avec ses propres données.

Un comprimé de paracétamol de 1 g émet 38 grammes de CO2e (équivalent CO2) sur son cycle de vie, de la fabrication du principe actif aux déchets. La même dose en perfusion en émet 310 à 628 grammes selon le flacon et le matériel de pose, soit 12 fois plus. Ces chiffres viennent d'une analyse du cycle de vie publiée en 2024, adossée aux prescriptions de 26 hôpitaux des États-Unis, du Royaume-Uni et d'Australie. Pour un patient qui peut avaler, le soulagement est le même.

L'échelle ci-dessus place chaque soin à sa valeur publiée dans une revue à comité de lecture, de quelques dizaines de grammes à une trentaine de kilos. Les périmètres diffèrent d'une étude à l'autre : ce sont des ordres de grandeur, pas un classement. Les sections suivantes partent de la définition officielle et finissent par les limites de ces chiffres.

Qu'est-ce que l'écoconception des soins ?

Le ministère de la Santé définit le soin écoresponsable comme « un acte de soin qui, à qualité et sécurité égales, engendre un impact moindre sur l'environnement ». La formule figure dans la feuille de route de planification écologique du système de santé de décembre 2023. L'écoconception des soins est la démarche qui y mène : reprendre un soin, étape par étape, pour réduire son impact sans rien céder sur la sécurité du patient.

Les textes suivants précisent la formule sans la changer. Le premier référentiel national pour un bloc écoresponsable, publié en 2025 par l'Agence nationale de la performance sanitaire et médico-sociale (ANAP) avec 5 sociétés savantes, exige une qualité, une sécurité et une pertinence au moins égales. La fiche « Écoconception des soins » de la Haute Autorité de santé (HAS), datée du 31 juillet 2026, y ajoute l'impact sanitaire, économique et social. La certification des hôpitaux demande déjà que la révision des protocoles de soins en tienne compte.

Sobriété, pertinence, écoconception

L'ARS Provence-Alpes-Côte d'Azur range les soins écoresponsables en 3 étages, qui disent dans quel ordre poser les questions :

Que change un protocole écoconçu ?

Un protocole écoconçu reprend un soin courant, geste par geste, avec une équipe qui réunit le soin, l'hygiène et la logistique. C'est la logique d'une démarche d'écoconception de produit, appliquée à un acte. Les premiers chantiers portent sur les soins répétés chaque jour et sur le bloc opératoire, où se concentrent le matériel et l'énergie d'un hôpital.

La toilette au lit

L'ARS Provence-Alpes-Côte d'Azur a lancé en avril 2026 un appel à candidatures pour généraliser la toilette au lit écoconçue dans les établissements volontaires. Le protocole repose sur 5 leviers :

Les centres hospitaliers de Salon-de-Provence, de Vaison-la-Romaine et d'Avignon ont déjà engagé la démarche. L'ARS comptera les consommables évités, leur poids carbone et le coût du protocole, avec un état des lieux en décembre 2026. Aucun résultat régional n'est publié à ce jour.

L'ARS Hauts-de-France a publié en juin 2025 une analyse du cycle de vie de la toilette au lit d'un patient âgé, au groupement hospitalier Artois. La toilette écoconçue y émet 28 % de moins sur le climat, soit 0,61 kg de CO2e gagné par toilette, l'équivalent de 8,5 km en voiture. Le résultat sur l'eau n'est pas concluant.

Un établissement a publié ses propres chiffres. L'EHPAD Larrazkena, passé à la toilette écoconçue début 2024, déclare 33 580 serviettes et 28 385 gants de moins par an, et une économie de 17 483 € par an. Ces chiffres figurent sur un poster présenté au congrès de la FHF, sans méthode de calcul détaillée.

Le bloc opératoire

Le référentiel national de l'ANAP compte 9 chapitres, de l'anesthésie aux déchets et à l'énergie. Il complète des initiatives régionales comme le label « Green bloc » de l'ARS Normandie, qui a annoncé en 2024 plus de 300 000 € pour 10 établissements. Les gaz d'anesthésie, qui peuvent faire jusqu'à la moitié des émissions d'une intervention selon ce référentiel, sont un sujet à part.

Le référentiel publie des retours d'établissements. Le CHU de Clermont-Ferrand a remplacé 15 500 plateaux jetables en cellulose par 125 plateaux en inox réutilisables, ce qui évite chaque année 391 kg de déchets et a fait économiser plus de 8 000 €. Le centre hospitalier de Dieppe met en veille la ventilation de ses blocs 60 % du temps et a réduit de 43 % l'énergie qu'elle consomme. Les déchets du bloc suivent leurs propres filières, détaillées dans notre guide des déchets d'activités de soins.

La perfusion et la prise de sang

Le CHU de Rennes a confié aux infirmiers le relais de la perfusion par la voie orale pour 18 molécules. Le protocole a reçu en 2026 le prix de la transition écologique de la Fédération hospitalière de France (FHF). C'est le principe du paracétamol de l'ouverture, appliqué à tout un hôpital. La prise de sang écoconçue est la 2e étape annoncée par l'ARS Provence-Alpes-Côte d'Azur, si la toilette réussit.

Comment mesure-t-on l'impact d'un soin ?

L'impact d'un soin se mesure par une analyse du cycle de vie (ACV), selon les normes ISO 14040 et 14044. L'étude fixe ce qu'elle compare, fait l'inventaire de ce que le soin consomme et rejette, le convertit en impacts, puis l'interprète, comme pour une première ACV de produit. La feuille de route du ministère s'engage à développer ces évaluations, menées « de façon globale et standardisée ». Notre article sur la différence entre une ACV et un Bilan Carbone® situe les 2 outils.

L'unité fonctionnelle

Tout part de l'unité fonctionnelle, la phrase qui dit précisément ce qu'on compare. Pour un soin, c'est un acte : « une dose de 1 g » pour le paracétamol, « les produits d'une opération » pour une étude anglaise sur 5 interventions courantes. Pour un soin chronique, l'unité devient le patient-année : en hémodialyse, 156 séances de 4 heures.

Les étapes comptées

L'empreinte d'un acte additionne tout ce que le soin mobilise, de la fabrication des consommables à leur élimination. Le schéma ci-dessous suit une toilette au lit, étape par étape.

Pour un objet réutilisable, la fabrication se divise par le nombre d'usages, et chaque lavage ou stérilisation se compte à chaque passage. Ce nombre est l'hypothèse la plus lourde de toute comparaison entre jetable et réutilisable, comme pour un dispositif médical.

Les indicateurs autres que le carbone

Une ACV complète suit plusieurs impacts. La méthode européenne d'empreinte environnementale des produits (PEF) en compte 16, de l'eau aux ressources minérales. L'étude retient ceux qui font 80 % de l'impact total, comme l'explique notre guide de la méthode PEF. Ces études se multiplient : la base HealthcareLCA en recensait 152 en 2022, sur 1 288 produits et procédés de santé.

Combien pèse un soin ?

L'échelle d'ouverture donne les ordres de grandeur. Pour écoconcevoir, le plus utile est de savoir ce qui pèse dans chaque acte : rarement le geste lui-même, plus souvent le matériel autour, et parfois le trajet du patient.

Les examens et les traitements

Pour 5 examens de biologie courants mesurés à Melbourne, le prélèvement fait 60 à 95 % de l'empreinte, loin devant les réactifs et l'électricité du laboratoire. Les auteurs concluent que réduire les examens inutiles est le levier le plus efficace. Dans un hôpital de Vancouver, 76 % des patients admis pour une urgence chirurgicale simple avaient reçu des bilans sanguins inutiles.

Pour les traitements, la voie d'administration compte autant que la molécule : le flacon, la tubulure et le matériel de pose font l'écart du paracétamol. Le poids des médicaments eux-mêmes se calcule avec Ecovamed, et les hôpitaux commencent à le noter dans leurs appels d'offres.

La consultation

Pour une consultation, le premier poste est le trajet du patient. Au centre hospitalier de Bourg-en-Bresse, en 2025, 88,7 % des patients de médecine interne venaient en voiture. La téléconsultation réduisait les émissions de 75 % quand elle était médicalement possible, mais seuls 11,8 % des patients remplissaient toutes les conditions techniques et d'acceptabilité.

La dialyse et le bloc

Une ACV menée dans 4 centres d'hémodialyse européens a mesuré 1 829 à 4 894 kg de CO2e par patient et par an. Le transport des patients y varie de 265 à 2 548 kg selon le centre, et là où les transports en commun sont possibles, c'est le premier levier, avant les consommables.

Au bloc, l'empreinte d'une opération va de 6 à 814 kg de CO2e selon une revue de 8 études parue en 2020. Sur 5 opérations courantes en Angleterre, la fabrication des articles à usage unique fait 54 % de l'empreinte des produits, et le retraitement des réutilisables 20 %.

Les analyses de l'ARS Hauts-de-France montrent aussi qu'un geste peut en remplacer un autre. Au CHU de Lille, une rachianesthésie émet 4,7 kg de CO2e, contre 13,2 à 14,7 kg pour une anesthésie générale, pour une chirurgie ambulatoire courte. Au centre hospitalier de Denain, le pansement sans kit émet 76 % de moins que le kit jetable, et le kit réutilisable gagne 23 % sur le climat mais consomme 57 % de ressources fossiles en plus.

Un examen inutile pèse autant qu'un examen utile, et le soin le moins émetteur est souvent celui qu'on évite.

Un chiffre étranger vaut-il pour un hôpital français ?

Les chiffres de l'échelle viennent d'Australie, du Royaume-Uni, des États-Unis ou de centres européens. Ils ne se reportent pas tels quels sur un hôpital français, à cause de l'électricité, de l'eau et de la qualité des études.

L'électricité du pays

Une étude de 2017 a recalculé le matériel d'anesthésie d'un hôpital australien de 6 blocs. Avec l'électricité australienne, passer au réutilisable augmentait les émissions de 9 %, parce que le lavage et la stérilisation consomment de l'électricité. Avec le mix électrique du Royaume-Uni et de l'Europe, le même passage les réduisait de 84 %.

Dans la Base Empreinte de l'ADEME, le kWh français moyen pèse 52 g de CO2e en 2024, contre 457 g pour le Royaume-Uni et 841 g pour l'Australie (valeurs de l'AIE de la fin des années 2010). Le lavage et la stérilisation y pèsent donc peu, et le réutilisable devrait y gagner plus nettement. C'est une hypothèse, qu'aucune ACV publique d'un soin français n'a encore vérifiée. Au CHU de Nîmes, l'ACV des lames de laryngoscope trouve le réutilisable préférable sur le plan écologique dès 3 usages.

La comparaison complète, vue du fabricant, fait l'objet de notre guide sur l'ACV d'un dispositif médical réutilisable. Pour un service, un résultat étranger indique une direction, et seules les données de l'établissement disent l'ampleur du gain.

L'eau

L'eau joue souvent en sens inverse du carbone. Une revue de 27 ACV parue en 2023 conclut que le réutilisable réduit la plupart des impacts, sauf la consommation d'eau. Dans l'hôpital australien de 2017, passer au réutilisable faisait plus que doubler l'eau consommée, de 34 à 91 m3 par an. Une ACV qui ne suit que le carbone ne le voit pas, d'où l'intérêt d'une analyse multicritère.

La qualité des études

Les études publiées ne se valent pas. La revue des opérations de 2020 relève des limites méthodologiques importantes, et celle de 2023 constate qu'en moyenne, seules 64 % des informations de transparence attendues figurent dans les ACV de produits de santé.

Les analyses de l'ARS Hauts-de-France sont des restitutions de travaux, non revues par des pairs. Avant de reprendre un chiffre, il faut lire son unité fonctionnelle, son pays et sa méthode. Pour une étude destinée au public, une revue critique vérifie ce travail, par un comité ou un expert selon l'usage.

Où se former à l'écoconception des soins ?

Les formations publiques préparent surtout des pilotes de la transition écologique, plus que des spécialistes de l'ACV d'un soin. Les principales :

La feuille de route du ministère visait 6 500 encadrants de la fonction publique hospitalière formés à la transition écologique et énergétique dès janvier 2025. Pour mener soi-même une ACV, notre guide aide à choisir une formation à l'ACV, et le bilan d'émissions réglementaire d'un établissement reste l'outil de pilotage à son échelle.

Pour nous, au Projet Celsius, le premier geste d'écoconception est de choisir le soin à mesurer. Celui qui se répète le plus, la toilette, la prise de sang, la perfusion, pèse plus à l'année qu'un acte rare et lourd. Nous recommandons une ACV comparative sur 1 protocole, avec les données du service (lavages réels, électricité de la blanchisserie, déchets pesés), avant d'en généraliser 10. Le coût d'une ACV se décide sur ce périmètre, et une ACV à petit budget suffit souvent pour un premier protocole.

Ce qu'il faut retenir

Pour comparer un dispositif réutilisable à son équivalent jetable, voyez notre guide sur l'ACV d'un dispositif médical réutilisable.

Questions fréquemment posées

Qu'est-ce que l'écoconception des soins ?

C'est la démarche qui reprend un soin, étape par étape, pour réduire son impact sur l'environnement à qualité et sécurité égales. Elle s'appuie sur la définition du soin écoresponsable de la feuille de route du ministère de la Santé, en décembre 2023. Les agences régionales de santé la déclinent en protocoles, comme la toilette au lit écoconçue en Provence-Alpes-Côte d'Azur.

Quelle différence entre soin écoresponsable et écoconception des soins ?

Le soin écoresponsable est le résultat : un acte de soin qui, à qualité et sécurité égales, a un impact moindre sur l'environnement. L'écoconception des soins est la démarche qui y conduit, en reprenant le protocole geste par geste avec les équipes de soin, d'hygiène et de logistique. Les 2 termes figurent côte à côte dans la feuille de route du ministère.

Comment calculer l'empreinte carbone d'un soin ?

Par une analyse du cycle de vie selon les normes ISO 14040 et 14044, rapportée à une unité fonctionnelle par acte, par exemple une dose de 1 g de paracétamol ou une toilette au lit. L'étude compte la fabrication des consommables, leur transport, le lavage ou la stérilisation du matériel réutilisable, l'énergie, les trajets et les déchets. Pour un soin chronique comme la dialyse, l'unité devient le patient-année.

Un soin avec du matériel réutilisable est-il toujours moins polluant ?

Non. Le réutilisable émet le plus souvent moins de CO2e, mais le résultat dépend du nombre réel d'usages, de l'énergie du lavage et de l'électricité du pays. Une étude de 2017 trouvait 9 % d'émissions en plus avec l'électricité australienne et 84 % de moins avec le mix européen. Le réutilisable consomme aussi souvent plus d'eau.

Quelle formation à l'écoconception des soins ?

L'EHESP propose un diplôme « Transition écologique en santé » de 18 jours, du 2 février au 16 septembre 2027, à 5 250 €, ou 1 000 € avec le financement du ministère. L'ANFH accompagne des établissements sur des protocoles écoconçus avec sa plateforme Osmose, et l'ANAP met à disposition des fiches et des formations dans son centre national de ressources.

Quel est l'impact d'une toilette au lit ?

Une analyse du cycle de vie publiée en 2025 par l'ARS Hauts-de-France, non revue par des pairs, estime le gain d'une toilette au lit écoconçue à 0,61 kg de CO2e par toilette, soit 28 % de moins, l'équivalent de 8,5 km en voiture. La toilette classique pèse donc environ 2,2 kg de CO2e. Le gant de toilette réutilisable doit l'essentiel de son impact au coton.