Empreinte carbone d'un projet de recherche :
comment la calculer ?

Empreinte carbone d'un projet de recherche : comment la calculer ?

Par Guillaume Pakula · Publié le 28 octobre 2026

L'empreinte carbone d'un projet de recherche se calcule à partir de son budget : chaque ligne, missions, heures de calcul, équipements, consommables, se multiplie par un facteur d'émission publié. Un projet expérimental de 4 ans pèse de l'ordre de 66 tCO2e dans notre cas type, achats en tête. Aucun grand financeur ne l'exige encore, mais un laboratoire de l'IPSL l'impose déjà avant le dépôt, et la règle de partage des équipements change nettement le résultat.

Un projet de recherche expérimental de 4 ans émet de l'ordre de 66 tCO2e dans le cas type que nous avons calculé, soit l'empreinte annuelle de 8 Français, à 8,3 t par personne en 2025. Les achats de consommables en font plus du tiers, devant l'instrument acheté sur le projet, les missions et la part du bâtiment qu'occupe l'équipe.

La donnée existe presque toujours dans le budget prévisionnel. La difficulté tient au partage : un instrument, un bureau ou une plateforme servent à plusieurs projets, et la règle choisie peut faire varier la part d'un instrument du simple au quadruple.

Faut-il calculer l'empreinte de son projet ?

Aucun grand financeur ne l'impose au dépôt en 2026. Le calcul vient d'abord des laboratoires et des organismes, qui veulent savoir ce que pèsent leurs projets avant de les lancer, et de quelques financeurs étrangers qui commencent à le demander.

Ce que demandent l'ANR et l'Europe

Les guides de l'appel à projets générique de l'ANR, en 2026 comme en 2027, ne demandent aucune estimation carbone. La trame de la proposition détaillée de 2026 invite seulement à justifier la méthode au regard de « la durabilité écologique dans la mise en œuvre du projet », sans chiffre attendu.

Horizon Europe a retiré du modèle de proposition, en décembre 2024, les références au principe « ne pas causer de préjudice important ». Son guide du programme précise que les évaluateurs ne le notent pas, sauf mention expresse de l'appel.

Les financeurs étrangers qui vont plus loin

2 financeurs étrangers vont plus loin que l'ANR et l'Europe :

Les laboratoires qui l'imposent

En France, le Laboratoire de météorologie dynamique (LMD), membre de l'Institut Pierre-Simon Laplace (IPSL), a voté en juin 2024 que tout projet ANR ou ERC serait estimé avant son dépôt, puis présenté au laboratoire s'il est retenu. Son groupe Climactions a publié en janvier 2025 une aide au calcul, avec un tableur et un guide court. L'Inserm diffuse depuis juin 2026 un fichier pour estimer le bilan prévisionnel d'un projet, pour les appels qui le demandent.

Que compter dans un projet de recherche ?

La règle du guide du LMD tient en une phrase : « pour chaque catégorie, on compte ce qui est financé par le projet ». Elle a l'avantage de partir du budget, que le porteur connaît déjà ligne par ligne, et d'éviter de compter 2 fois ce que le bilan du laboratoire compte de son côté.

Ce que le projet finance

Les postes qui sortent du budget du projet se comptent en entier ou au prorata de leur usage :

Ce que le projet occupe

Le guide du LMD ne compte ni les salaires ni ce que l'équipe occupe. Pourtant, une doctorante ou un post-doctorant recrutés sur le projet chauffent un bureau, allument un ordinateur et viennent travailler chaque jour. Dans un laboratoire, chauffage, électricité et trajets domicile-travail pèsent ensemble environ 1,5 tCO2e par personne et par an, en additionnant les médianes de chaque poste d'une étude de 2024 sur plus de 100 laboratoires. Les rattacher au projet, au prorata des années-personnes, donne une image plus complète, à condition de le dire.

Ce qui reste au laboratoire

Le bâtiment et les équipements communs restent au bilan du laboratoire et de ses tutelles, qui publient le BEGES réglementaire. Un bilan de projet qui en rattache une part, comme celle de l'équipe ci-dessus, le dit. Il n'a pas vocation à s'additionner à celui du laboratoire : il sert à comparer des options et à suivre un projet, comme le scope 3 d'une entreprise sert à choisir ses fournisseurs.

Quelles données et quels facteurs utiliser ?

Chaque poste se calcule avec une donnée que le projet connaît et un facteur d'émission publié. Le guide du LMD et l'outil GES 1point5 de Labos 1point5 donnent l'essentiel des facteurs, tirés pour la plupart de la Base Empreinte de l'ADEME.

Les missions, en kilomètres

Le guide du LMD retient 3 valeurs par aller-retour, tirées du simulateur de missions de Labos 1point5 :

Le simulateur de missions de Labos 1point5 calcule un trajet précis. Le poids des traînées de condensation, qui peut presque doubler celui d'un vol, est détaillé dans notre article sur l'empreinte d'un vol.

Le calcul, en heures

Une heure de calcul sur processeur pèse peu : 0,62 gCO2e par heure-cœur sur les machines du grand équipement national de calcul intensif (GENCI) en 2023, fabrication des machines comprise, selon les facteurs de GES 1point5. Une heure de carte graphique en pèse 33 g. Le guide du LMD donne des valeurs 2 fois plus élevées, et un rapport de 2024 sur les mésocentres propose 2,5 g par heure-cœur. Même à ces valeurs, 1 million d'heures-cœur restent sous les 3 tCO2e.

Les achats, en euros

Faute de mieux, consommables, services et équipements se comptent par leur prix, avec un facteur moyen par famille d'achats. Dans plus de 100 laboratoires français, les émissions d'achats suivent le budget à 0,31 kgCO2e par euro en moyenne, d'après la même étude de 2024. Un ordinateur portable se compte mieux à l'unité : 156 kgCO2e pour sa fabrication et sa livraison, selon l'ADEME.

Les campagnes de terrain

Un jour de navire pèse plus de 10 années de bureau d'une personne. Le guide du LMD compte 21 tCO2e par jour pour le Marion Dufresne, navire de la Flotte océanographique française. Le Pourquoi pas ? en compte 47 t. Le guide retient aussi 2 t par personne et par jour en Antarctique, et 15 t par vol de l'avion de recherche ATR 42. Un mois de campagne en mer dépasse ainsi les 600 tCO2e, partagés entre les équipes embarquées.

Comment partager un équipement entre projets ?

C'est le choix qui déplace le plus le résultat d'un projet expérimental. Un instrument de 200 000 € HT compte pour 60 tCO2e avec le facteur moyen des équipements de laboratoire, 0,3 kgCO2e par euro dans la base de Labos 1point5.

Compter à l'achat ou amortir

Le guide du LMD et GES 1point5, par défaut, comptent un équipement en entier l'année de son achat. C'est juste pour un bilan annuel de laboratoire, qui voit passer tous les achats d'une année. Pour un projet, la règle fait porter tout l'instrument à celui qui le paie, et rien à ceux qui s'en servent ensuite. GES 1point5 permet aussi d'étaler un bien dont la durée de vie dépasse 3 ans, et rappelle que la méthode réglementaire recommande d'amortir « selon les durées d'amortissement comptable ».

Le prorata de l'usage

Amorti sur ses années de service, l'instrument se partage ensuite selon le temps que chaque projet l'occupe. Le cahier de réservation d'une plateforme ou le registre d'un instrument donnent cette part. Ci-dessus, le même instrument pèse 60 t dans le projet qui l'achète, ou 15 t une fois amorti et partagé.

La limite du facteur par euro

Le facteur par euro est une moyenne qui surestime sans doute les instruments. Les auteurs de l'étude de 2024 citent une estimation par analyse de cycle de vie d'un spectromètre de masse à 0,02 kgCO2e par euro, 15 fois moins que le facteur moyen. Un instrument fabriqué en petite série coûte cher pour peu de matière. Pour un gros instrument, les données environnementales du fabricant, quand elles existent, valent mieux qu'un ratio.

Combien émet un projet de recherche ?

Peu de projets publient leur empreinte, et leurs périmètres diffèrent. Un cas type, calculé avec les facteurs ci-dessus, montre ce qui pèse dans un projet expérimental courant.

Un cas type de 4 ans

Notre cas type réunit une équipe de 7 années-personnes, un instrument partagé et un budget de fonctionnement de 80 000 € :

Le total, 66 tCO2e, représente environ 16 t par an. Compter l'instrument à l'achat le porterait à 111 t, et retirer la part de l'équipe à 56 t. La règle de calcul déplace donc le résultat bien plus que les choix faits au dépôt, qui retirent 12 t.

Dans un projet expérimental, ce qu'on achète pèse plus que les avions, et le calcul intensif presque rien.

Ce que montrent les projets publiés

Les rares projets chiffrés donnent des ordres de grandeur très différents selon la discipline :

Comment alléger le projet dès le dépôt ?

L'estimation sert surtout au moment où le budget s'écrit : un congrès, un instrument ou une campagne se décident là, et se défont mal ensuite. Les leviers suivent les postes qui pèsent.

Les missions et les réunions

Un congrès lointain évité retire 2,5 t, autant que 830 allers-retours en train en France. Une réunion de consortium en visioconférence ou en train plutôt qu'en avion retire 0,4 t par participant. Les choix d'organisation d'une conférence pèsent aussi, quand le projet en organise une.

Les achats et les équipements

Sur les achats, l'étude de 2024 montre que 7 mesures, dont allonger de moitié la durée de vie des équipements et réduire les consommables, retirent environ 40 % des émissions d'achats d'un laboratoire expérimental. À l'échelle d'un projet, mutualiser un instrument plutôt que l'acheter, ou le prolonger de 8 à 12 ans, fait baisser sa part d'un tiers.

Un même calcul pour tous les projets

Un laboratoire qui compare ses projets doit les calculer de la même façon : mêmes facteurs, même règle d'amortissement, même traitement de l'équipe. Un tableur refait par chaque porteur produit des chiffres qui ne se comparent pas. Les organismes qui veulent suivre tous leurs projets gagnent à fixer ces règles une fois, dans un outil commun relié à leurs données d'achats et de missions.

Pour nous, au Projet Celsius, l'estimation d'un projet vaut surtout par ses 3 choix de méthode, écrits en toutes lettres : ce qu'on compte, comment on amortit, avec quels facteurs d'émission. Un chiffre sans ces 3 choix ne se compare à aucun autre. Nous conseillons de commencer par le budget, d'amortir les équipements au prorata de l'usage et de garder les mêmes règles d'un projet à l'autre.

Ce qu'il faut retenir

Pour le bilan d'un laboratoire entier, notre guide sur le Bilan Carbone® d'un laboratoire prend le relais, et celui sur le Bilan Carbone® d'une université pour un établissement.

Questions fréquemment posées

Comment calculer l'empreinte carbone d'un projet de recherche ?

En partant du budget du projet. Chaque ligne, missions en kilomètres, calcul en heures, achats en euros, se multiplie par un facteur d'émission publié, le plus souvent tiré de la Base Empreinte de l'ADEME ou de l'outil GES 1point5. Les équipements partagés s'amortissent sur leur durée de vie, au prorata du temps que le projet les occupe.

L'ANR demande-t-elle l'empreinte carbone du projet ?

Non. Les guides de l'appel à projets générique 2026 et 2027 ne demandent aucune estimation carbone. La trame de la proposition détaillée invite seulement à justifier la méthode au regard de la durabilité écologique de la mise en œuvre du projet, sans chiffre attendu.

Horizon Europe exige-t-il un calcul d'empreinte carbone ?

Non. Horizon Europe n'exige aucune estimation de l'empreinte d'un projet. Les références au principe « ne pas causer de préjudice important » ont été retirées du modèle de proposition en décembre 2024, et les évaluateurs ne le notent que si l'appel le prévoit expressément.

Quelle est l'empreinte carbone d'une heure de calcul ?

De l'ordre de 0,6 à 2,5 gCO2e par heure-cœur sur processeur en France, fabrication des machines comprise, et de 33 à 67 g par heure de carte graphique. Ces valeurs viennent des facteurs de GES 1point5 pour les machines nationales en 2023 et de ceux du guide du Laboratoire de météorologie dynamique. L'électricité française, peu carbonée, et des machines très utilisées expliquent ces valeurs basses.

Faut-il amortir un équipement dans le bilan d'un projet ?

Oui, pour un projet. Compté en entier l'année de l'achat, comme dans un bilan annuel de laboratoire, un instrument pèse tout entier sur le projet qui le paie. Amorti sur sa durée de vie et partagé au prorata de l'usage, il se répartit entre tous les projets qui s'en servent.

Quel est l'outil pour estimer l'empreinte d'un projet de recherche ?

Le Laboratoire de météorologie dynamique (IPSL) publie depuis janvier 2025 une aide au calcul et un tableur gratuits, et l'Inserm un fichier d'estimation prévisionnelle depuis juin 2026. Labos 1point5 propose un simulateur de missions. Un organisme qui veut comparer tous ses projets a intérêt à fixer des règles communes.