Comment calculer les émissions GES d'un fonds d'investissement ?

Comment calculer les émissions GES d'un fonds d'investissement ?

Pour une banque, un assureur ou un gérant d'actifs, le poste « émissions financées » est souvent le plus lourd du Bilan Carbone®, loin devant les bureaux et les déplacements. La méthode internationale qui sert à le calculer s'appelle PCAF (Partnership for Carbon Accounting Financials) : une attribution au prorata, avec l'EVIC (la valeur totale de l'entreprise) comme dénominateur et le scope 1+2+3 comme cible. Ce guide déroule la méthode, ses 7 classes d'actifs et ses pièges.

Quand un acteur financier publie son Bilan Carbone®, un poste écrase tous les autres : les émissions financées, c'est-à-dire les gaz à effet de serre des entreprises et des projets que ses placements financent. Pour une banque, un assureur ou un gérant d'actifs, il représente souvent plus de 99 % de l'empreinte totale : selon le CDP, les émissions financées d'une institution sont en moyenne 700 fois supérieures à ses émissions directes.

La méthode de référence pour le chiffrer s'appelle PCAF. Le principe tient en une ligne : on attribue à l'investisseur la part des émissions de l'émetteur qui correspond à sa part de financement. Voici comment elle marche, ce qu'elle permet, et ce qu'elle ne dit pas.

Pourquoi un placement financier émet du CO₂

Un placement n'émet pas par lui-même. Il émet parce que l'argent placé finance des activités réelles qui, elles, consomment de l'énergie et des matériaux. L'empreinte d'un portefeuille n'est donc que le reflet de ce qu'il finance, exactement comme pour les placements grand public, mais vu côté gestionnaire.

Le mécanisme : financer, c'est émettre

Détenir une part d'une entreprise ou lui prêter de l'argent, c'est soutenir son activité. La logique comptable de PCAF en tire la conséquence directe : une fraction des émissions de l'entreprise vous est attribuée, au prorata de ce que vous financez.

Les 3 cas types : épargne, actions, obligations

L'exception : les devises, hors périmètre

Tout ne rentre pas dans le calcul. Les placements en devises (change, spéculation sur les taux) ne sont pas reliés à des activités concrètes émettrices : ils n'entrent donc pas dans le périmètre PCAF.

Pour une banque ou un gérant d'actifs, les émissions financées dépassent souvent 99 % du Bilan Carbone® total.

Le principe : attribuer les émissions au prorata

La logique commune à tous ces cas tient en une phrase : on attribue à chaque financeur la part des émissions de l'émetteur qui correspond à sa part de financement. C'est cette règle simple que PCAF formalise avec une formule rigoureuse.

La formule : montant investi ÷ EVIC × émissions

Un exemple : si vous détenez pour 1 M€ d'actions d'une entreprise dont l'EVIC vaut 100 Mds€, vous financez 0,001 % de l'entreprise, et 0,001 % de ses émissions vous sont attribuées. L'EVIC évolue avec les marchés : à émissions constantes, la même somme investie attribue moins de CO₂ quand la capitalisation monte. C'est un effet dénominateur à garder en tête d'une année sur l'autre.

PCAF, le standard qui formalise la méthode

PCAF (Partnership for Carbon Accounting Financials) est le standard de référence reconnu par les principaux cadres : TCFD, ISSB, SFDR et CSRD. Il s'articule directement avec la catégorie 15 du scope 3 du GHG Protocol, celle des investissements. Concrètement, un gestionnaire qui veut documenter son scope 3 financier applique PCAF.

Les 7 classes d'actifs couvertes

PCAF ne se limite pas aux actions. Le standard couvre 7 grandes classes d'actifs, chacune avec sa formule d'attribution adaptée :

Scope 1, 2, 3 : quelle donnée d'émissions utiliser ?

La formule est simple ; le vrai sujet, c'est le chiffre d'émissions qu'on y injecte. Et là, le périmètre choisi change tout le résultat.

Pourquoi le scope 3 change tout

Le scope 1+2 ne couvre que les émissions directes et l'énergie de l'entreprise. Le scope 3 y ajoute toute la chaîne de valeur (achats, usage des produits, fin de vie), qui pèse souvent l'essentiel. Pour un pétrolier, ignorer le scope 3 revient à oublier la combustion du carburant vendu : l'intensité peut être divisée par dix. PCAF recommande désormais le scope 1+2+3 à mesure que les données deviennent disponibles, alors même que le scope 3 devient progressivement obligatoire.

Le piège du market-based (électricité verte)

Attention à la donnée scope 2. La méthode dite market-based permet à une entreprise de déduire ses achats d'électricité verte (certificats, PPA), ce qui peut faire chuter artificiellement son scope 1+2 sans que ses émissions physiques aient bougé. Pour comparer des secteurs, le scope 1+2+3 en location-based reste plus robuste. C'est une différence de méthode classique entre GHG Protocol et Bilan Carbone®.

Doubles comptes : un faux problème, un vrai débat

Premier réflexe légitime face à PCAF : « n'y a-t-il pas double comptage ? ». La réponse est oui, et c'est normal.

Double compte investisseur / entreprise : normal et voulu

Si vous détenez 10 % de NVIDIA, 10 % de ses émissions vous sont attribuées, et ces mêmes émissions figurent aussi dans le Bilan Carbone® de NVIDIA. C'est le même mécanisme que le scope 3 d'une entreprise classique : on capte une vision panoramique de tous les leviers d'action, directs et indirects, quitte à compter une émission à plusieurs endroits de la chaîne.

Double compte intra-portefeuille : les deux approches

Un second cas apparaît dans le portefeuille lui-même : s'il contient à la fois TotalEnergies (qui produit du gaz) et une entreprise cliente (qui le consomme), les mêmes molécules sont comptées deux fois. Deux écoles se défendent :

Intensité carbone : ce que les chiffres ne disent pas

Estimer les émissions financières est un excellent réflexe : ce poste est souvent sous-estimé, voire ignoré faute de données, alors qu'il peut représenter l'essentiel de l'empreinte d'une structure financière. Mais la mesure quantitative ne suffit pas à dire si un placement est vertueux.

Le spread sectoriel : un facteur de l'ordre de 400

L'écart entre secteurs est vertigineux. Sur les 6 entreprises types du calculateur, l'intensité va de ~8 tCO₂e/M€ pour la tech de services à ~3 000 pour le pétrole, soit un facteur de l'ordre de 400. C'est cet écart sectoriel, bien plus que le montant investi, qui détermine l'empreinte d'un portefeuille. Le spread résume mieux la réalité que les chiffres scope 1+2 seuls, souvent biaisés par l'électricité verte en market-based. Le calculateur interactif ci-dessous chiffre l'empreinte attribuée pour ces 6 entreprises types selon le montant détenu.

Pourquoi une intensité faible ne fait pas un placement vertueux

Autrement dit, l'intensité mesure une empreinte, pas une contribution. Un capital peu carboné peut être inutile à la transition, et un capital intense peut être au cœur de la solution.

Une intensité carbone faible ne fait pas un placement vertueux : financer le Grand Paris reste pertinent malgré une intensité élevée.

Les indicateurs qualitatifs : CIA, SBTi, CDP, ITR

Le score quantitatif doit donc être complété par une lecture qualitative de la pertinence de l'actif. Quatre indicateurs reviennent : le CIA (Climate Impact Analytics, Carbone 4), l'alignement SBTi (Science Based Targets initiative), le score CDP (ex-Carbon Disclosure Project) et l'ITR (Implied Temperature Rise, exprimé en degrés). Ils intègrent aussi des dimensions au-delà du carbone (biodiversité, eau, droits humains) et permettent d'objectiver un discours ESG sans verser dans le greenwashing.

Quelle solution pour quel portefeuille ?

Selon le nombre d'émetteurs et le niveau de finesse visé, deux grandes approches se dégagent.

Construire un outil sur-mesure

On part de la composition réelle du portefeuille (codes ISIN, valeurs de marché) et de scripts qui interrogent les bases ESG ouvertes (CDP, ADEME, données publiques). Avantage : flexibilité totale, possibilité de challenger chaque ligne, transparence méthodologique complète. Limite : la collecte devient lourde au-delà de quelques centaines d'émetteurs différents.

Contractualiser un fournisseur de données ESG

On s'abonne alors à un fournisseur spécialisé (ISS ESG, MSCI ESG, Trucost, Carbone 4 CIA). Avantage : couverture massive (plus de 10 000 émetteurs cotés), automatisation, indicateurs ESG annexes (controverses, alignement SBTi, exclusions). Limite : un coût de 15 000 à 80 000 €/an selon le périmètre (comparable à ce que coûte un Bilan Carbone® d'entreprise), moins de contrôle sur la justesse des données, et des méthodologies variables d'un fournisseur à l'autre sur les actifs non cotés.

Ce qu'il faut retenir

Pour un gérant ou une institution financière qui démarre un reporting d'émissions financées, l'enjeu n'est pas d'atteindre la perfection du premier coup, mais de se doter d'un outil de pilotage. Mesurer où va l'argent permet ensuite de flécher les nouveaux investissements vers les acteurs de la transition : décarbonation industrielle, infrastructures bas-carbone, rénovation, en orientant le financement vers la transition. C'est ce passage du reporting réglementaire à l'arbitrage d'investissement qui transforme la mesure en levier. Pour les particuliers, voir notre comparatif des placements grand public et notre décryptage des cryptomonnaies.

EVIC : qu'est-ce que c'est et comment le calculer ?

L'EVIC (Enterprise Value Including Cash) est la somme de la capitalisation boursière (actions ordinaires et préférentielles), de la dette totale et des intérêts minoritaires d'une entreprise. C'est sa valeur économique complète, qui permet de répartir les émissions entre tous les financeurs (actionnaires et créanciers). PCAF l'utilise comme dénominateur parce qu'il évite les doubles comptes entre détenteurs d'actions et de dette, et reste plus stable que la capitalisation seule. À noter : l'EVIC évolue avec les marchés, donc une même somme investie attribue moins d'émissions quand la capitalisation monte (effet dénominateur).

PCAF est-il obligatoire ?

PCAF n'est pas une obligation légale en soi, mais c'est le standard méthodologique de référence pour répondre à des obligations qui, elles, le sont. La CSRD impose aux institutions financières assujetties de publier leur scope 3 catégorie 15 (les émissions financées) via le standard ESRS E1, et l'EFRAG reconnaît PCAF comme méthode acceptée. Dans les faits, documenter ses émissions financées sans PCAF est aujourd'hui difficile à défendre face à un auditeur.

Quelle différence entre scope 3 financier et scope 3 classique ?

Le scope 3 classique d'une entreprise couvre 15 catégories (achats, transport, usage des produits, etc.). Le scope 3 financier correspond à une seule de ces catégories, la numéro 15 (Investissements), mais pour un acteur financier elle représente l'essentiel de l'empreinte. C'est précisément ce poste que PCAF sert à calculer : il transforme une catégorie souvent ignorée en chiffre documenté et auditable. Pour une vision complète du scope 3, voir le guide scope 3 du Bilan Carbone®.

PCAF couvre-t-il les fonds non cotés (private equity, infrastructure) ?

Oui. Les fonds non cotés sont couverts par PCAF dans une classe d'actifs dédiée (« Business Loans and Unlisted Equity »), avec un dénominateur adapté : la valeur d'inventaire au lieu de l'EVIC. Cela couvre le private equity, le capital-investissement non listé et le financement d'infrastructure. Pour les cryptomonnaies, PCAF n'a pas encore de méthode normalisée : on raisonne en empreinte énergétique (consommation du réseau × facteur d'émission du mix), détaillée dans notre guide sur l'empreinte carbone des cryptomonnaies.

Faut-il publier ses émissions financées pour la CSRD ?

Oui pour les entités financières assujetties. La CSRD impose le reporting ESRS E1 (climat), qui inclut le scope 3 catégorie 15, donc les émissions financées. PCAF est le standard de référence accepté par l'EFRAG, l'autorité européenne qui édite les ESRS. Voir aussi faut-il un Bilan Carbone® pour la CSRD pour le calendrier d'application et le périmètre exact.

Par où démarrer un reporting d'émissions financées ?

Commencez par cartographier votre portefeuille par classe d'actifs PCAF et par identifier les plus gros émetteurs en valeur, qui concentrent l'essentiel de l'empreinte. Sur ce sous-ensemble, récupérez les émissions scope 1+2+3 publiées et appliquez la formule EVIC. Une première estimation sur les 20 % de lignes qui pèsent 80 % du portefeuille donne déjà un ordre de grandeur exploitable, à raffiner ensuite. L'objectif initial est un outil de pilotage, pas la perfection méthodologique.

PCAF ou Bilan Carbone® classique : quelle différence pour une banque ?

Les deux sont complémentaires, pas concurrents. Un Bilan Carbone® classique mesure les émissions opérationnelles d'une entreprise sur ses scopes 1, 2 et 3 (énergie, déplacements, achats, immobilier, déchets). Pour une banque ou un assureur, ce poste pèse typiquement moins de 1 % du total. PCAF mesure spécifiquement les émissions financées, c'est-à-dire le scope 3 catégorie 15 d'un acteur financier - qui pèse, lui, plus de 99 % de l'empreinte totale. Une institution financière qui publie son Bilan Carbone® doit donc faire les deux : le BC classique pour son fonctionnement, PCAF pour son bilan de crédit et d'investissement.