Par Guillaume Pakula · Publié le 28 octobre 2026
Pas tout à fait. Le chiffre de 8 % vient du Shift Project, qui estimait en 2023 les émissions du système de santé à 49 MtCO2e pour l'année 2019, soit 6,6 à 10 % de l'empreinte du pays selon sa marge. C'est une part de cette empreinte carbone, importations comprises, et non des émissions de son territoire. En juin 2025, le Shift Project a revu ses médicaments et ses dispositifs médicaux : sa révision provisoire tombe vers 40 MtCO2e, environ 6,6 %.
Le système de santé français, des hôpitaux aux cabinets de ville et aux maisons de retraite, aurait émis 49 MtCO2e en 2019 selon le Shift Project, un chiffre que reprend la feuille de route de planification écologique du ministère de la Santé. La seule production des médicaments consommés en France émet, selon le même auteur, à peu près autant que l'industrie française du ciment : 9,1 MtCO2e, contre un peu plus de 10. Le total a pourtant été revu en 2025 : la nouvelle estimation, encore provisoire, tombe vers 40 MtCO2e.
L'écart ne traduit aucune baisse des émissions, puisque les 2 calculs portent sur la même année. Il vient de 2 postes mieux mesurés, les médicaments et les dispositifs médicaux. Les sections suivantes reprennent ce calcul, puis ce qu'il change pour un établissement.
Le chiffre vient d'un seul travail, celui du Shift Project, un groupe de réflexion qui étudie la décarbonation de l'économie française. Aucune statistique publique ne le calcule chaque année.
Le rapport final, Décarboner la santé pour soigner durablement, est paru en avril 2023, après une version intermédiaire en 2021. Il applique la méthode du Bilan Carbone® à tout le secteur, pour l'année 2019, avant le Covid. Le périmètre suit celui de l'Organisation mondiale de la santé :
Le calcul part de données physiques quand elles existent (kilowattheures, kilomètres, repas servis) et des dépenses converties en émissions pour le reste, surtout les achats. Il aboutit à 49 MtCO2e (millions de tonnes d'équivalent CO2), « soit plus de 8 % de l'empreinte carbone de la France ».
Le rapport donne lui-même la fourchette : son étude des incertitudes, menée selon les recommandations du GIEC, place les émissions entre 40 et 61 MtCO2e, soit entre 6,6 % et 10 % de l'empreinte du pays, avec un intervalle de confiance de 95 %. Les auteurs tiennent même leur estimation pour un peu basse : le périmètre est « très légèrement incomplet » et, entre 2 hypothèses, ils ont parfois pris la moins émettrice.
Les écarts que l'on lit d'une source à l'autre viennent souvent du même calcul. Le « 8 % » en est la valeur retenue, et le « 10 % » sa borne haute. Les reprises gardent rarement la fourchette, et presque jamais l'année des données. Le référentiel de certification de la Haute Autorité de santé, dans sa version de 2025, attribuait même le chiffre à l'ADEME, alors qu'il apparaît en 2021 avec le Shift Project. La phrase a disparu de la version de 2027.
Les autres estimations publiées pour la France, toutes plus basses, viennent de modèles économiques mondiaux qui convertissent les dépenses de santé en émissions, pays par pays. Elles portent sur des années plus anciennes, 2014 ou 2018, et l'une ne compte que le CO2. Le calcul du Shift Project est le seul à partir surtout des données physiques du secteur français.
En juin 2025, le Shift Project a publié 2 rapports sur les industries du médicament et des dispositifs médicaux. Ils recalculent les 2 premiers postes de 2023 avec de meilleures données, et un encadré en tire une répartition mise à jour, toujours pour 2019, marquée « provisoire ». Son total tombe à 39,6 MtCO2e, soit 6,6 % des 604 MtCO2e retenus en 2023, le bas de l'ancienne fourchette.
Entre 2023 et 2025, seule la mesure des émissions de 2019 a changé.
Le rapport parle d'« uniquement une baisse de leur estimation », et annonce une mise à jour plus complète, qui intégrera le secteur de l'autonomie.
Le pourcentage dépend de 2 choix : ce que l'on compte, et le total auquel on le rapporte.
Les 49 MtCO2e sont une empreinte : ils comptent les émissions du secteur où qu'elles aient lieu. Un principe actif synthétisé en Asie, un scanner ou des gants fabriqués hors de France entrent dans le total dès qu'ils sont achetés pour soigner en France. Les chaudières des hôpitaux et les ambulances n'en sont qu'une petite partie.
L'empreinte carbone de la France suit la même logique : elle ajoute aux émissions du territoire celles des produits importés, et retire celles des produits exportés. Le Shift Project rapporte donc son total à l'empreinte du pays, et non à l'inventaire national, qui ne compte que ce qui est émis sur le sol français. Les chiffres du numérique en France se lisent de la même façon.
Le rapport de 2023 divise par une empreinte de 604 MtCO2e, celle de 2021 dans les statistiques publiques d'alors. La série officielle a été révisée depuis : l'édition d'octobre 2026 du service statistique du ministère de la Transition écologique donne 639 MtCO2e pour 2019, l'année du calcul. Rapportés à ce total, les 49 MtCO2e font 7,7 %, et la révision de 2025 6,2 %, notre calcul.
Rapporter la même empreinte à l'inventaire territorial, 438 MtCO2e en 2019 selon le Citepa, donnerait 11 %. Ce calcul mélange 2 périmètres et ne veut rien dire. « 8 % des émissions de la France » est donc un raccourci pour 8 % de son empreinte.
Les comparaisons entre pays se lisent avec prudence, parce que les méthodes diffèrent. Le service de santé anglais évalue son empreinte à 25 MtCO2e en 2019, soit 4 % de celle de l'Angleterre. Avec une même méthode pour tous, l'OCDE place la France à 4,9 % des émissions liées à la demande en 2018, pour une moyenne de 4,4 % dans ses pays membres.
Dans les 2 estimations, les émissions viennent surtout de ce que le secteur achète, et non de ce qu'il brûle. En 2023, les émissions indirectes, celles du scope 3, faisaient plus de 87 % du total.
En 2023, les médicaments pesaient 14,5 MtCO2e, 29 % du total. Le chiffre venait des dépenses de médicaments multipliées par un ratio de la Base Empreinte de l'ADEME : 500 kgCO2e par millier d'euros. Le rapport notait déjà que ce ratio n'avait pas été mis à jour depuis plusieurs années et qu'il « pourrait donc être surestimé ».
Ce ratio est archivé depuis le 20 mars 2025. Celui qui le remplace vaut 219 kgCO2e par millier d'euros de 2019, hors taxes. Appliqué aux mêmes dépenses, il ramènerait le poste à environ 6,4 MtCO2e, notre calcul. Le rapport de juin 2025 suit une autre voie, les flux physiques de la fabrication, et arrive à 8,4 MtCO2e dans sa répartition provisoire. Le même rapport chiffre à 9,1 MtCO2e la production des médicaments consommés en France, sur les données de 2023. Les méthodes convergent vers un poste réduit de 35 à 55 %.
Le même écart touche chaque hôpital qui compte ses médicaments à l'euro. Un bilan qui garde l'ancien ratio les gonfle d'environ 2,6 fois pour des euros de 2023, et de 2,3 fois pour des euros de 2019, comme le montre notre article sur les erreurs d'un Bilan Carbone® d'hôpital. Pour aller plus loin que le ratio, le score carbone des médicaments compte l'empreinte boîte par boîte, et des hôpitaux le demandent dans leurs appels d'offres.
Un médicament compté avec l'ancien ratio de l'ADEME pèse plus de 2 fois ce qu'il pèse avec le nouveau.
Les dispositifs médicaux couvrent les gants, les seringues, les sondes, les prothèses et les scanners. Le rapport de 2023 les estimait à 10,2 MtCO2e, sur 32,4 milliards d'euros d'achats. La feuille de route de décarbonation de la filière, publiée en 2023, a montré que les importations avaient été comptées 2 fois : la consommation réelle était de 21 milliards d'euros.
Recalculé avec le même facteur, le poste descend à 6,6 MtCO2e pour 2019, et à 7,4 MtCO2e sur les dépenses de 2023. Sur ce poste, le choix entre usage unique et réutilisable se tranche par l'analyse du cycle de vie d'un dispositif.
Les autres postes n'ont pas bougé entre les 2 estimations, et leur poids relatif monte mécaniquement.
Dans la répartition provisoire de 2025, ces postes se détaillent ainsi :
Ce dernier poste est petit à l'échelle du pays. À l'hôpital, le desflurane et le protoxyde d'azote en sont les premiers leviers.
Le rapport de 2023 répartit entre les acteurs du secteur tout ce qu'il peut leur attribuer. Les achats de médicaments, de dispositifs médicaux et de gaz médicaux, ainsi que les déchets, restent à part : 52 % du total de 2023 n'est attribué à personne.
Hors de ces achats, les établissements hospitaliers font 37 % des émissions du secteur, soit 18 % du total de 2023. C'est un plancher, puisqu'ils achètent aussi une part des médicaments et des dispositifs médicaux mis de côté. Dans le Bilan Carbone® 2024 de l'AP-HP, les médicaments sont d'ailleurs le premier poste, à 37 % du bilan.
La médecine de ville fait 23 % de ces émissions, les établissements pour personnes âgées 21 % et ceux pour personnes handicapées 17 %. Leurs postes ressemblent à ceux d'un hôpital : chauffage, repas, déplacements des patients et des soignants. Comme les hôpitaux, ces établissements doivent publier un bilan de leurs émissions selon leur statut et leur taille, ce que détaille notre guide du bilan obligatoire.
La répartition nationale ne remplace pas un bilan. Un établissement qui veut se situer compte ses propres achats, poste par poste, avec les facteurs d'émission de 2025. Il recalcule son année de référence avec les mêmes facteurs, sinon la baisse affichée ne veut rien dire. Le mode d'emploi du bilan des émissions d'un hôpital détaille les sources de données, de la pharmacie aux services techniques.
Le ministère de la Santé a publié en mai 2023 une feuille de route de planification écologique du système de santé, complétée en décembre 2023. Elle reprend le chiffre du Shift Project, sa fourchette de 6,6 à 10 %, et l'idée que les médicaments et les dispositifs médicaux font plus de la moitié des émissions.
Le texte ne fixe pas d'objectif propre au secteur pour 2030. Il demande au secteur sanitaire et médico-social de « faire sa part » dans la baisse nationale des émissions de 5 % par an jusqu'en 2050, et vise la neutralité carbone du secteur à cette date. Le seul chiffre pour 2030 vient des industriels : leur feuille de route estime possible une baisse de 33 % des émissions des produits de santé par rapport à 2015.
La version de décembre 2023 organise l'action en 8 axes, regroupés ici en 4 familles :
Les obligations, elles, existent déjà. Les établissements au-dessus des seuils publient un bilan des émissions et un plan de transition. Depuis septembre 2025, la certification de la Haute Autorité de santé évalue aussi la transition écologique, dans 3 critères.
Pour nous, au Projet Celsius, le bon usage du chiffre est de le citer avec sa date et sa marge : entre 6,6 et 10 % de l'empreinte carbone de la France pour l'année 2019, et plutôt vers le bas depuis la révision de 2025. La conclusion du Shift Project, elle, tient toujours : un établissement de santé émet d'abord par ce qu'il achète. La question utile pour chaque établissement est de savoir si ses médicaments et ses dispositifs médicaux sont comptés avec des facteurs d'émission à jour, et suivis d'une année sur l'autre avec la même méthode.
Pour voir ce que ces postes donnent dans un établissement réel, notre article sur le Bilan Carbone® d'un hôpital détaille le bilan de l'AP-HP.
Environ 49 MtCO2e pour l'année 2019 selon le Shift Project (2023), avec une marge de 40 à 61 MtCO2e, soit 6,6 à 10 % de l'empreinte carbone de la France. Une révision provisoire publiée par le même auteur en juin 2025 ramène le total vers 40 MtCO2e, après correction des médicaments et des dispositifs médicaux.
C'est un raccourci. Les 8 % sont une part de l'empreinte carbone, qui compte les produits importés, et non des émissions du territoire. Ils viennent de l'estimation de 2023 du Shift Project. Sa révision provisoire de 2025 donne environ 6,6 %, et les études internationales donnent 4,6 à 6,9 % sur des années plus anciennes.
Les médicaments : 8,4 MtCO2e dans la révision provisoire de 2025 du Shift Project, 14,5 dans l'estimation de 2023. Avec les dispositifs médicaux, ils font près de 40 % du total. Leur poids vient surtout de la fabrication des principes actifs et des produits, souvent hors de France.
Parce que 2 postes ont été mieux mesurés, et non parce que les émissions ont baissé. Les médicaments sont désormais calculés à partir des flux physiques de leur fabrication, et non plus à l'euro dépensé. Les dépenses de dispositifs médicaux avaient été surestimées, les importations y étant comptées 2 fois.
Les méthodes diffèrent trop pour comparer des chiffres tirés d'études différentes. Avec une méthode commune, l'OCDE place la France à 4,9 % des émissions liées à la demande en 2018, pour 4,4 % en moyenne dans ses pays membres. Le service de santé anglais évalue son empreinte à 4 % de celle de l'Angleterre.
La feuille de route du ministère de la Santé, publiée en mai 2023 et complétée en décembre 2023, organise l'action en 8 axes, des bâtiments aux achats et aux soins. Elle demande au secteur de prendre sa part d'une baisse des émissions de 5 % par an jusqu'en 2050, sans objectif chiffré propre au secteur pour 2030.