Par Guillaume Pakula · Publié le 27 octobre 2026
Dans un bilan carbone, un gaz d'anesthésie compte pour sa masse rejetée multipliée par son pouvoir de réchauffement : 2 590 fois le CO2 pour le desflurane, 273 fois pour le protoxyde d'azote, 195 fois pour le sévoflurane. Le desflurane est interdit dans l'Union européenne depuis le 1er janvier 2026, sauf nécessité médicale. Le protoxyde d'azote reste autorisé, et ses réseaux muraux fuient. Le poids du poste dépend surtout de la méthode : un même flacon de desflurane compte pour zéro ou près d'une tonne de CO2e.
Depuis le 1er janvier 2026, le règlement européen sur les gaz fluorés interdit le desflurane comme anesthésique par inhalation, sauf lorsque « aucun autre anesthésique ne peut être utilisé pour des raisons médicales ». Selon les recommandations de 2022 de la Société française d'anesthésie et de réanimation (SFAR), une heure d'anesthésie au desflurane équivaut à 300 km en voiture, contre 6,5 km au sévoflurane. Le calcul suppose une voiture à 200 g de CO2e par km et repose sur les PRG que retient la SFAR.
Le protoxyde d'azote échappe au règlement, parce qu'il ne contient pas de fluor. Kilo pour kilo, il réchauffe pourtant plus que le sévoflurane, et une part importante se perd dans les canalisations des hôpitaux avant d'atteindre le patient. Pour une direction d'établissement, la question devient comptable : combien ces gaz pèsent-ils dans le bilan d'émissions de l'hôpital, et comment les compter d'une année sur l'autre ?
Un gaz d'anesthésie ne se transforme presque pas dans le corps. Selon la SFAR, l'organisme en métabolise 5 % pour le sévoflurane et 0,05 % pour le desflurane : le reste est expiré tel quel, puis rejeté dehors par le système d'évacuation de la salle. Le guide sectoriel de l'ADEME pour les établissements de santé retient la même hypothèse pour le CO2 et le N2O : 100 % du gaz acheté est compté comme rejeté dans l'air.
Le desflurane, le sévoflurane et l'isoflurane sont des halogénés, des éthers fluorés qu'on vaporise dans l'air respiré par le patient. Leur effet dépend de leur PRG et de leur durée de vie dans l'atmosphère : 14,1 ans pour le desflurane, 1,9 an pour le sévoflurane, selon le GIEC. À l'échelle du monde, la SFAR cite une estimation de 3,1 millions de tCO2e en 2014 pour les halogénés rejetés, dont 80 % dus au desflurane.
Ce choix d'agent fait l'essentiel de l'écart entre 2 hôpitaux. Une étude publiée en 2017 dans The Lancet Planetary Health, sur 3 hôpitaux au Canada, aux États-Unis et au Royaume-Uni, trouve un écart de 1 à 10 dans leurs émissions de gaz anesthésiques. Il tient au recours préférentiel au desflurane. La SFAR fait le même constat pour un bloc opératoire : ses émissions d'halogénés sont divisées par 10 quand le desflurane sort de l'arsenal.
Le protoxyde d'azote, ou N2O, réchauffe 273 fois plus que le CO2 et reste 109 ans dans l'air. Son PRG est donc le même sur 20 et sur 100 ans, quand celui des halogénés baisse à mesure que l'horizon s'allonge. Utilisé comme gaz porteur avec l'oxygène, il multiplie aussi par 6 l'équivalent CO2 d'une anesthésie au sévoflurane, selon les travaux repris par la SFAR.
C'est la question sur laquelle les chiffres publiés divergent le plus. Selon la méthode, un même flacon de desflurane compte pour zéro ou pour près d'une tonne de CO2e, et les parts publiées du poste vont de 15 % à moins de 1 % du bilan d'un hôpital. Le Bilan Carbone® ne mesure que ce que son périmètre retient, et les gaz d'anesthésie en sont un cas d'école.
Le guide sectoriel de l'ADEME de 2019 écrit que les gaz anesthésiques « peuvent représenter jusqu'à 15 % des émissions d'un hôpital », un chiffre qu'il reprend d'un document associatif de 2018. À l'AP-HP, la catégorie « gaz médicaux » pèse 16 040 tCO2e dans le bilan 2024, soit 0,83 % du total de 1 935 943 tCO2e, selon notre calcul.
Les 2 chiffres ne mesurent pas la même chose. Le 15 % date d'avant le recul du desflurane. Le 0,83 % mêle les gaz anesthésiques au mélange d'oxygène et de protoxyde d'azote, au CO2 et à l'azote médical, sans les détailler, et la catégorie baisse encore de 20 % en 2025. Surtout, la méthode de comptage change d'un document à l'autre.
Le bilan d'émissions réglementaire (BEGES) compte les gaz fixés par l'arrêté du 25 janvier 2016 : CO2, méthane, N2O, HFC, PFC, SF6 et NF3, les 7 gaz que retient aussi le GHG Protocol. Le N2O y figure. Les halogénés, eux, sont des éthers fluorés, pas des HFC au sens strict : ils ne figurent pas littéralement dans la liste. Le guide sectoriel de l'ADEME de 2019 en tire une règle stricte. Il compte le CO2 et le N2O seulement, en émissions directes fugitives. Il signale les halogénés comme de « puissants gaz à effet de serre », sans les compter.
La méthode réglementaire demande par ailleurs des PRG à 100 ans « actualisés » sur la base des dernières données du GIEC. À sa publication, en 2022, elle renvoyait au cinquième rapport, de 2013, qui donne 265 pour le N2O et 1 790 pour le desflurane. La Base Empreinte de l'ADEME propose aujourd'hui les 2 jeux, 265 et 273 pour le N2O. Cet article retient le sixième rapport, le plus récent, que reprend aussi le règlement européen.
L'AP-HP fait l'inverse : elle compte les halogénés, mais dans ses achats de biens, le poste 4.1 du BEGES, celui du scope 3. Elle part des volumes commandés dans son logiciel de gestion et applique des facteurs par flacon d'origine britannique, publiés en annexe de son bilan. Un flacon de desflurane de 240 mL y compte pour 893,06 kgCO2e, un flacon de sévoflurane de 250 mL pour 49,47 kgCO2e.
Ces facteurs se retrouvent par le calcul. Un flacon de 240 mL de desflurane contient 351,6 g de gaz, à la densité de 1,465 indiquée par la notice du fabricant. Multipliés par 2 540, ces 351,6 g donnent exactement 893,06 kg. Les facteurs du NHS reposent donc sur les PRG publiés en 2012 par une étude de chimie de l'atmosphère, 2 540, 510 et 130, que cite aussi la SFAR. Ce ne sont ni ceux du cinquième rapport du GIEC ni ceux du sixième. Le facteur du N2O de l'AP-HP, 265,43 kgCO2e par kilo, vient de la Base Carbone et suit le cinquième rapport.
Le jeu de PRG change aussi les comparaisons. Avec les valeurs du GIEC de 2021, le flacon de sévoflurane pèse 74 kgCO2e, soit 50 % de plus que dans le facteur du NHS, et 10 % de moins qu'avec celles de 2013. Le desflurane « 18 fois » plus émetteur que le sévoflurane, cité par l'AP-HP, est le rapport des 2 facteurs du NHS. Avec les PRG de 2021, un flacon de desflurane pèse 12 fois un flacon de sévoflurane. Par heure d'anesthésie, l'écart est bien plus large, parce que le desflurane s'administre à plus forte concentration. Il atteint 46 fois selon la SFAR, avec les PRG de 2012, et environ 30 fois avec ceux de 2021, selon notre calcul sur les mêmes hypothèses.
Il n'existe donc pas de règle unique appliquée par tous. Un hôpital peut retenir une méthode simple, et surtout la garder d'une année sur l'autre, pour que 2 bilans successifs se comparent. Elle tient en 4 étapes :
Cette méthode reprend la règle de l'ADEME pour le N2O, l'étend aux halogénés et dit quel PRG elle retient, ce qui la rend lisible par un vérificateur extérieur. Le chiffre obtenu sert ensuite le plan de transition de l'établissement : parmi les leviers de réduction d'un bilan, c'est un des rares où une décision du bloc se lit dès l'année suivante.
Le règlement 2024/573, en vigueur depuis le 11 mars 2024, encadre aussi les climatiseurs et les pompes à chaleur. Son annexe II fait entrer les halogénés d'anesthésie dans son champ, mais il ne restreint l'usage que du desflurane, le plus réchauffant. Le sévoflurane et l'isoflurane restent utilisables sans condition.
L'article 13, paragraphe 8, tient en 2 phrases. La première interdit le desflurane à partir du 1er janvier 2026, « sauf lorsque cette utilisation est strictement nécessaire et qu'aucun autre anesthésique ne peut être utilisé pour des raisons médicales ». La seconde fixe la seule obligation de l'hôpital : il « conserve la preuve de la justification médicale » et la fournit sur demande à l'autorité nationale ou à la Commission européenne.
Le texte ne va pas plus loin. Le considérant 27 souhaite que le desflurane encore utilisé soit capturé, mais au conditionnel (« devrait être capturé ») : aucun article n'impose la capture au bloc. L'article 4 interdit le rejet intentionnel d'un gaz fluoré quand il n'est pas techniquement nécessaire, sans viser expressément les gaz d'anesthésie. Les sanctions relèvent de chaque État membre, qui devait en notifier le régime à la Commission avant le 1er janvier 2026.
La Commission européenne précise la forme de cette preuve : une justification médicale écrite, gardée 5 ans, par exemple dans le dossier clinique de l'intervention. Le médecin n'a besoin d'aucune autorisation préalable. L'hôpital n'a pas non plus de déclaration à faire, car les déclarations annuelles du règlement visent les producteurs, les importateurs et les exportateurs.
En pratique, un établissement qui garde quelques flacons doit pouvoir dire, cas par cas, pourquoi le sévoflurane ou l'anesthésie intraveineuse ne convenaient pas. Une liste d'indications validée par l'équipe d'anesthésie, et une ligne dans le dossier de chaque patient concerné, permettent de répondre à une demande de l'autorité.
Le service de santé anglais, NHS England, a devancé l'Union européenne. L'arrêt du desflurane en pratique courante est acté au 1er avril 2024 dans sa note sur le retrait du desflurane, avec une exception pour certaines neurochirurgies crâniennes longues. C'était la première fois que le service de santé anglais renonçait à un médicament courant pour son effet sur le climat. Le retrait s'est fait par paliers :
Dans beaucoup d'hôpitaux, le N2O n'arrive pas en bouteille au bloc. Il est stocké dans une centrale de cadres, des bouteilles reliées entre elles, puis distribué par des canalisations jusqu'aux prises murales des salles.
La mesure que cite la SFAR vient d'Australie. Une étude parue en 2022 a comparé, dans un hôpital de Melbourne, le N2O sorti de la centrale et celui administré aux patients. Selon la SFAR qui la cite, les fuites dépassaient 75 % de la consommation réelle. Aucune mesure nationale française n'a été publiée.
La Fédération hospitalière de France (FHF) a appelé le 11 octobre 2024 à l'arrêt définitif de ces réseaux. Ses 2 chiffres se lisent avec prudence. Le N2O des hôpitaux « engendrerait » plus de 100 000 tCO2e par an en France : le conditionnel est le sien, et la méthode n'est pas publiée. Ses « 80 % de fuites » reprennent l'ordre de grandeur de l'étude australienne.
La SFAR, de son côté, ne demande pas le démantèlement dans ses recommandations de 2022. Elle suggère de préférer la bouteille au réseau, quand le N2O reste utilisé. La phrase « la SFAR demande donc le démantèlement de tous réseaux existants » est celle de la FHF, en 2024.
Le protoxyde d'azote qui fuit d'une canalisation réchauffe le climat autant que celui que respire le patient.
Plusieurs établissements français ont arrêté d'alimenter leurs réseaux et publient le résultat :
Ces chiffres, tirés le plus souvent des volumes commandés, montrent l'effet de la coupure sans mesurer la fuite elle-même. À l'échelle de l'Angleterre, le NHS chiffre à plus de 80 ktCO2e les émissions de N2O évitées par rapport à 2019-2020, dans son bilan de 5 ans.
Le principal fournisseur suit le mouvement. Dans un communiqué de juin 2025, Air Liquide Santé France se fixe l'objectif d'arrêter la vente des cadres et grandes bouteilles qui alimentent les réseaux de N2O médical à la fin de 2026. Un hôpital qu'il approvisionne et qui garde son réseau devra revoir la façon dont le gaz arrive au bloc.
La SFAR a publié en septembre 2022, avec la Société française d'hygiène hospitalière et la Société française de pharmacie clinique, 17 recommandations pour réduire l'impact environnemental de l'anesthésie générale. Toutes sont des avis d'experts à l'accord fort, le niveau de preuve le plus faible de la méthode employée.
Les recommandations sur l'anesthésie inhalée valent toujours « à bénéfice clinique égal pour le patient » :
La SFAR ne place pas l'anesthésie intraveineuse au propofol au-dessus de l'inhalation : elle demande d'y recourir « indifféremment ». Le propofol n'est pas un gaz à effet de serre, mais la SFAR lui reconnaît une écotoxicité pour les sols et les eaux. Les études divergent sur son empreinte carbone :
Sur la capture et le recyclage des halogénés, la SFAR ne recommande rien : les données ne permettaient pas de comparer ces systèmes aux évacuations classiques, ni pour la sécurité ni pour l'environnement. Fin 2022, un seul système était disponible en France, d'après la revue Risques & Qualité, et son rendement restait à préciser.
Pour nous, au Projet Celsius, le poste gaz est celui qui se règle le plus vite dans le bilan d'un hôpital, et aussi celui qu'on compte le plus mal. La question utile est combien de kilos de chaque gaz l'hôpital achète, avec quel PRG et dans quel poste on les compte. Les autres leviers du bloc, comme le passage aux dispositifs réutilisables ou l'écoconception des soins, demandent une analyse de cycle de vie. Celui-là se décide sur une commande de pharmacie. Nous recommandons de sortir les quantités de la pharmacie, d'écrire la méthode dans le bilan, puis de comparer chaque année le N2O commandé au N2O administré au bloc : l'écart dit ce que perd le réseau.
Le poids des gaz parmi les autres postes d'un hôpital, des médicaments, dont le score carbone entre dans les appels d'offres, à l'énergie, est détaillé dans notre article sur le bilan carbone d'un hôpital.
Parce qu'il réchauffe fortement le climat : un kilo de desflurane équivaut à 2 590 kilos de CO2 sur 100 ans, selon le GIEC, et le gaz est rejeté presque entièrement dans l'air après l'anesthésie. Le règlement (UE) 2024/573 sur les gaz fluorés l'interdit comme anesthésique depuis le 1er janvier 2026, puisque d'autres agents, comme le sévoflurane, réchauffent bien moins.
Oui, mais seulement quand il est strictement nécessaire et qu'aucun autre anesthésique ne peut être utilisé pour des raisons médicales. L'établissement garde la justification médicale écrite, 5 ans selon la Commission européenne, par exemple dans le dossier du patient, et la fournit sur demande à l'autorité. Aucune autorisation préalable n'est demandée au médecin.
Un kilo de protoxyde d'azote rejeté réchauffe autant que 273 kilos de CO2 sur 100 ans, et le gaz reste 109 ans dans l'atmosphère, selon le sixième rapport du GIEC. Il n'est pas fluoré, donc le règlement européen sur les gaz fluorés ne le vise pas. Dans les hôpitaux équipés de réseaux muraux, une grande part du gaz acheté se perd en fuites avant d'atteindre le patient.
Le protoxyde d'azote, oui : il figure dans la liste des gaz fixée par l'arrêté du 25 janvier 2016. Les halogénés, desflurane, sévoflurane et isoflurane, n'y figurent pas littéralement, et le guide santé de l'ADEME de 2019 ne les compte pas. Certains hôpitaux, comme l'AP-HP, les comptent pourtant dans leurs achats : la méthode retenue doit être écrite dans le bilan.
Parmi les halogénés, le sévoflurane : son PRG est de 195, contre 539 pour l'isoflurane et 2 590 pour le desflurane, et il ne reste que 1,9 an dans l'air. La Société française d'anesthésie et de réanimation recommande de le préférer, à bas débit de gaz frais (0,5 à 1 litre par minute selon son argumentaire), et sans protoxyde d'azote.
Le propofol injecté n'est pas un gaz à effet de serre, mais la Société française d'anesthésie et de réanimation lui reconnaît une écotoxicité pour les sols et les eaux. Ses recommandations de 2022 demandent donc d'y recourir indifféremment, à bénéfice clinique égal. Une étude de 2012 lui donnait des émissions très inférieures à celles du desflurane, une étude de 2021 le trouve proche du sévoflurane à bas débit avec recapture des vapeurs.