Faut-il boycotter l'IA ? Les 5 risques invoqués, et ce qui se mesure

Faut-il boycotter l'IA ? Les 5 risques invoqués, et ce qui se mesure

Par Guillaume Pakula · Publié le 5 octobre 2026

Depuis fin 2025, des écrivains, des chercheurs et des militants appellent à boycotter ou à refuser l'IA générative. Leurs motifs se rangent en 5 familles de risques. Un cabinet climat peut en chiffrer une : sur le climat, un an d'usage régulier pèse un peu plus de la moitié d'un repas avec du bœuf. Les 4 autres relèvent d'autres critères que le carbone.

Faut-il boycotter l'IA ? Depuis fin 2025, plusieurs appels demandent de la boycotter ou de la refuser : une tribune de 150 signataires dans Le Monde, un manifeste d'enseignants et de chercheurs qui a recueilli plus de 3 400 signatures, une campagne de désabonnement de ChatGPT. Ces appels au boycott de l'IA générative invoquent 5 familles de risques : culturel, informationnel, sociétal, environnemental, civilisationnel, dont une seule se mesure en CO2e.

Sur le climat, un an d'usage régulier de l'IA pèse environ 2,8 kgCO2e (kilogrammes d'équivalent CO2) : un peu plus de la moitié d'un repas avec du bœuf, d'après notre calcul. Arrêter d'utiliser l'IA réduit donc très peu l'empreinte carbone d'une personne ; à l'échelle du monde, c'est la croissance des centres de données qui pèse. Les 4 autres risques ne se comptent pas en CO2e, et les appels les invoquent tout autant.

Qui appelle à boycotter l'IA ?

Une tribune de 150 signataires, en juin 2026

Le 18 juin 2026, Le Monde publie une tribune signée par 150 personnes d'après l'AFP, dont les écrivains Annie Ernaux et Hervé Le Tellier, l'auteur de bande dessinée Enki Bilal, l'ancienne ministre de la Culture Françoise Nyssen et le biologiste Marc-André Selosse.

La tribune a été initiée, d'après son site, par le sénateur du Nord Alexandre Basquin, qui en publie le texte. La demande de la tribune : « nous appelons au boycott de l'IA générative tous ceux qui ne sont pas contraints à l'utiliser ». Ce texte demande aussi au législateur un « rationnement des ressources énergétiques allouées à l'IA générative ».

Un manifeste d'enseignants et de chercheurs, fin 2025

Fin 2025, l'Atelier d'écologie politique de Toulouse (Atécopol) publie un manifeste intitulé « Face à l'IA générative, l'objection de conscience ». Ses signataires, pour l'essentiel issus de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'Éducation nationale, s'engagent à ne pas utiliser ces outils dans leurs cours, leurs recherches et leurs tâches administratives, « à moins d'y être expressément contraint·es ». Le manifeste comptait plus de 1 300 signataires début décembre 2025, selon La Relève et la Peste, et plus de 3 400 signatures début juillet 2026, selon Mediapart. Le texte parle d'objection de conscience ; le mot « boycott » vient des reprises de presse.

Une campagne de désabonnement et un palmarès de jeux vidéo

Aux États-Unis, la campagne QuitGPT, organisée fin janvier 2026, appelle à résilier son abonnement à ChatGPT. Ses organisateurs reprochent d'abord à OpenAI un don de son président, Greg Brockman, au comité politique MAGA Inc., selon la MIT Technology Review, puis l'accord annoncé le 28 février 2026 avec le ministère américain de la défense, qui pourrait selon eux conduire à une surveillance de masse et à des armes autonomes ; OpenAI écrit que cet accord exclut ces 2 usages.

La campagne revendiquait plus de 1,5 million de personnes le 2 mars 2026, rapporte Euronews : le chiffre additionne résiliations, partages sur les réseaux sociaux et inscriptions sur son site.

Le refus passe aussi par des règlements. Le 20 décembre 2025, les Indie Game Awards ont retiré 2 prix au jeu français Clair Obscur : Expedition 33, leur règlement excluant les jeux développés avec de l'IA générative. Le studio a expliqué qu'il s'agissait de textures provisoires, supprimées et remplacées par les textures définitives, rapporte Next.

Les 5 risques invoqués par les appels

Les appels ne disent pas tous la même chose. Nous rangeons leurs motifs en 5 familles de risques, que la tribune réunit dans un même texte. Pour chacune : ce qu'en dit la tribune, que nous citons d'après le texte publié par son initiateur, un fait, et ce qui se mesure ou non. L'ordre est celui de notre grille, il ne dit rien de leur gravité.

Culturel : la création et le droit d'auteur

La tribune écrit que l'IA générative « prospère grâce à un vol massif de données, d'articles et d'œuvres ». Le 20 juillet 2026, un tribunal fédéral de Californie a homologué l'accord qui met fin à l'action d'auteurs contre Anthropic pour l'usage non autorisé de leurs œuvres dans l'entraînement de ses modèles, selon l'Authors Guild, une organisation d'auteurs : 1,5 milliard de dollars pour 482 460 œuvres, soit environ 3 000 dollars par œuvre, d'après l'ordonnance.

Informationnel : l'erreur, le faux, la confiance

La tribune dénonce « une bouillie d'images de synthèses et de deepfakes ». En juin 2023, un tribunal de New York a sanctionné des avocats qui avaient cité 6 décisions de justice inventées par ChatGPT, et la base de Damien Charlotin recensait, au 3 octobre 2026, 2 125 décisions où un tribunal a relevé des contenus inventés par une IA. Quant aux faux : en janvier 2024, un employé du groupe d'ingénierie Arup, à Hong Kong, a viré l'équivalent de 25,6 millions de dollars après une visioconférence truquée, rapporte CNN.

Sociétal : l'emploi et l'apprentissage

La tribune annonce des emplois détruits par millions et, chez les jeunes, des capacités cognitives affaiblies. Dans des fiches de paie américaines, l'emploi des 22-25 ans dans les métiers les plus exposés à l'IA est inférieur de 19 % à ce qu'il serait s'il avait suivi celui des autres métiers, selon une étude de Stanford (août 2026) ; ses auteurs n'en établissent pas la cause.

Sur l'apprentissage, une étude du MIT non encore relue par des pairs, menée sur 54 participants, observe une connectivité cérébrale plus faible chez ceux qui rédigent avec un assistant ; l'équipe de l'étude demande de ne pas en conclure que l'IA abîme le cerveau. Voir l'IA et l'emploi et l'IA et le cerveau.

Environnemental : l'énergie, l'eau, les métaux

La tribune écrit que « la frénésie autour de l'IA générative acte un renoncement clair dans la grande bataille de notre siècle », celle de l'écologie. C'est le seul des 5 risques qui se compte en kilowattheures et en CO2e. Voir tous les impacts environnementaux de l'IA et l'eau que consomme l'IA.

Civilisationnel : la perte de contrôle

Le 30 mai 2023, une déclaration de 22 mots du Center for AI Safety place le risque d'extinction lié à l'IA au rang des pandémies et de la guerre nucléaire. Les dirigeants d'OpenAI, de Google DeepMind et d'Anthropic la signent, parmi plus de 350 signataires selon le New York Times. Geoffrey Hinton, prix Nobel de physique 2024, estimait en avril 2025 entre 10 et 20 % le risque que l'IA finisse par prendre le contrôle à la place des humains, rapporte CBS News.

Le risque d'une perte de contrôle est contesté. Yann LeCun, lauréat du prix Turing, alors chercheur chez Meta et professeur à l'université de New York, a qualifié ces craintes d'absurdes en octobre 2024 (« complete B.S. », dans ses mots), rapporte TechCrunch. Dès mars 2023, en réponse à une lettre qui demandait une pause, l'institut de recherche DAIR, fondé par Timnit Gebru, écrivait que ces risques hypothétiques font ignorer les dommages réels des systèmes déjà déployés.

Dans le texte de la tribune, nous n'avons pas relevé de mention d'un risque d'extinction. Elle condamne « un projet de société fondé sur la marginalisation de l'être humain et la destruction de notre milieu de vie ».

Le risque environnemental, en ordres de grandeur

Un an d'usage régulier : un peu plus de la moitié d'un repas avec du bœuf

Pour 10 questions par jour, 5 images et 1 vidéo de 5 secondes par semaine, l'année pèse 2,8 kgCO2e avec l'électricité moyenne mondiale : 57 % des émissions d'un repas avec du bœuf, ou 20 km en voiture, d'après notre calcul sur les repères de l'ADEME (Agence de la transition écologique). Il faudrait 725 ans de cet usage pour égaler un aller-retour Paris-New York ; voir ce que pèse un vol dans un budget carbone. Pour une personne, arrêter l'IA change très peu son empreinte carbone.

Ce calcul ne compte que l'électricité des serveurs. Avec le chiffre en analyse de cycle de vie que Mistral AI a publié pour une réponse (1,14 gCO2e, fabrication des serveurs comprise), les questions pèsent près de 9 fois plus et l'année monte à 6,5 kgCO2e, soit 1,3 repas avec du bœuf : le même ordre de grandeur. Voir comment l'IA pollue, de la puce à la réponse, et ce que consomme une question posée à ChatGPT.

La vidéo change le calcul

Dans ce total, les 52 vidéos pèsent 2,0 kgCO2e, les 3 650 questions 0,5 et les 260 images 0,3. Avec 1 vidéo par jour, l'année passe à 15 kgCO2e, soit 3 repas avec du bœuf ; les vidéos en font 14. Le générateur qui sert de repère à cette série est l'un des plus gourmands mesurés ; avec un générateur médian, l'année d'usage régulier tombe à 1,4 kgCO2e. Voir l'empreinte d'une vidéo générée par IA et celle d'une image.

À l'échelle du système, une consommation qui pourrait presque doubler d'ici 2030

L'argument environnemental des appels vise le système. Les centres de données du monde ont consommé 485 TWh d'électricité en 2025 (térawattheures, soit des milliards de kWh), et l'Agence internationale de l'énergie en attend 945 en 2030. À cette échelle, ce qui pèse est le nombre de centres construits, l'électricité qui les alimente et les usages installés par défaut, bien plus que le choix d'un utilisateur. Voir ce que l'IA consomme en électricité.

Un boycott de l'IA peut-il avoir un effet ?

Près d'un Français sur 2 utilise déjà l'IA générative

En 2025, 48 % des Français de 12 ans et plus utilisaient l'IA générative, contre 20 % en 2023, et 85 % des 18-24 ans, selon le Baromètre du numérique. Dans la même enquête, 46 % estiment qu'elle a un impact plus fort sur l'environnement qu'une recherche classique.

Un sondage OpinionWay commandé et présenté en mai 2026 par le CeSIA (Centre pour la sécurité de l'IA, une organisation française), et que cite la tribune, indique que 8 % des Français veulent accélérer le développement de l'IA en France et en Europe, et que 42 % veulent le ralentir fortement ou le mettre en pause temporairement.

Une IA intégrée aux moteurs de recherche, aux messageries, aux logiciels

On peut se passer d'un assistant ; l'IA intégrée par défaut est plus difficile à éviter. Google a lancé ses Aperçus IA en France le 22 juillet 2026 : des réponses générées s'affichent dans les résultats, et nous n'avons pas trouvé, dans son billet, de réglage pour les désactiver.

Meta a déployé son assistant sur WhatsApp, dans 41 pays européens, depuis mars 2025 ; l'autorité italienne de la concurrence a ouvert en juillet 2025 une enquête pour abus présumé de position dominante, relevant que cet assistant avait été préinstallé sans demande des utilisateurs. Elle a clos sa procédure en mai 2026 sans trancher : la Commission européenne avait étendu à l'Italie sa propre enquête, qui porte sur une règle de Meta fermant WhatsApp aux assistants concurrents. Le 9 juin 2026, la Commission a ordonné à Meta de rouvrir provisoirement cet accès, dans l'attente de sa décision finale.

Microsoft a inclus son assistant Copilot dans ses abonnements grand public en janvier 2025, avec une hausse de 30 euros par an en France selon Next ; un réglage permet de le désactiver, et les abonnés existants pouvaient passer à une offre sans Copilot, d'après Microsoft.

Ce qu'un boycott peut obtenir, et ce qu'il n'atteint pas

Un boycott individuel envoie un signal, surtout quand il touche un abonnement payant : c'est le pari de QuitGPT. Il laisse de côté l'IA installée par défaut et les usages des entreprises. « Le grand public ne représente qu'une partie du marché », note Clubic. Sur le climat, son effet direct est faible ; sur les 4 autres risques, il exprime un refus que les chiffres d'émissions ne mesurent pas. Rien de cela ne rend un boycott inutile : son effet se joue ailleurs que dans le bilan carbone d'une personne.

Entre le boycott et l'usage sans limite

Entre ne plus rien utiliser et tout utiliser, 3 niveaux d'action existent : le choix individuel, le refus dans son métier, la règle collective.

Le choix individuel : boycotter, ou trier ses usages

À ce niveau, on peut boycotter, ou trier ses usages. Se passer de vidéo générée, se demander si l'IA est nécessaire, garder pour les questions difficiles le mode raisonnement (où le modèle déroule des étapes avant de répondre) : ce sont les 3 gestes en tête de notre classement des 10 gestes pour réduire l'impact de l'IA. Le choix du service compte aussi : voir quelle IA écologique choisir.

Le refus dans son métier

Le manifeste de l'Atécopol est un refus professionnel : ses signataires s'engagent pour leurs cours et leurs recherches, et l'affichent. Les Indie Game Awards en ont fait une règle de palmarès. En France, les Éditions Double Ponctuation ont annoncé en novembre 2024, dans ActuaLitté, un logo « garanti sans Intelligence Artificielle » sur leurs livres. Ces refus créent une norme visible du public, là où aucun employeur ou client n'impose l'outil.

La règle collective

En 2023, après 148 jours de grève, les scénaristes américains ont obtenu qu'un studio ne puisse pas leur imposer un logiciel d'IA et qu'il doive leur signaler tout document généré par IA, d'après le résumé de l'accord ; le contrat suivant, en vigueur jusqu'au 1er mai 2030, conserve ces protections selon la Writers Guild of America. En Europe, l'autorité irlandaise de protection des données a obtenu de Meta, en mai 2025, un formulaire d'opposition simplifié avant l'entraînement de ses modèles sur les publications publiques des utilisateurs.

En France, l'ADEME demande depuis juillet 2026 que les utilisateurs puissent « désactiver s'ils le souhaitent » les fonctions d'IA générative ajoutées aux services existants. Pour une entreprise, la règle commence par une politique d'usage et une mesure : notre calculateur d'empreinte de l'IA donne un ordre de grandeur, et nos guides expliquent comment compter l'IA dans son Bilan Carbone® et mesurer l'empreinte de l'IA d'une entreprise.

Ce qu'il faut retenir

À lire aussi : la pollution numérique en chiffres.

Pourquoi des personnalités appellent-elles à boycotter l'IA ?

La tribune publiée le 18 juin 2026 dans Le Monde, signée par 150 personnes d'après l'AFP et lue ici dans le texte publié par son initiateur, avance des motifs que nous rangeons en 5 familles : un « vol massif de données, d'articles et d'œuvres », les images de synthèse et les deepfakes, l'emploi et les capacités de la jeunesse, la consommation d'énergie et d'eau, et un projet de société qu'elle juge fondé sur « la marginalisation de l'être humain ». Elle appelle au boycott « tous ceux qui ne sont pas contraints à l'utiliser ».

Arrêter ChatGPT réduit-il son empreinte carbone ?

Très peu. Un an d'usage régulier (10 questions par jour, 5 images et 1 vidéo de 5 secondes par semaine) pèse environ 2,8 kgCO2e avec l'électricité moyenne mondiale, d'après notre calcul : 57 % des émissions d'un repas avec du bœuf, ou 20 km en voiture. Avec les questions comptées en analyse de cycle de vie, l'année monte à 6,5 kgCO2e. La vidéo générée fait l'essentiel du total.

Quels sont les dangers de l'IA ?

Les appels au boycott en citent 5 familles : culturel (le droit d'auteur), informationnel (les erreurs et les faux), sociétal (l'emploi, l'apprentissage), environnemental (l'énergie, l'eau, les métaux) et civilisationnel (la perte de contrôle). Seul le risque environnemental se compte en kWh et en CO2e. Le risque d'une perte de contrôle est contesté : des chercheurs le jugent sérieux, d'autres infondé.

Peut-on encore éviter l'IA ?

On peut se passer d'un assistant, plus difficilement de l'IA intégrée par défaut. Les Aperçus IA de Google sont arrivés en France le 22 juillet 2026, l'assistant de Meta est présent dans WhatsApp depuis 2025, et Microsoft a inclus Copilot dans ses abonnements grand public, avec un réglage pour le désactiver. L'ADEME demande que les utilisateurs puissent désactiver ces fonctions.

L'IA pollue-t-elle plus que la viande ou l'avion ?

Pas à l'échelle d'une personne. Un an d'usage régulier pèse environ 2,8 kgCO2e d'après notre calcul, contre environ 5 kgCO2e pour un seul repas avec du bœuf et 2 060 kgCO2e pour un aller-retour Paris-New York, selon l'ADEME. À l'échelle du monde, les centres de données ont consommé 485 TWh d'électricité en 2025, et l'Agence internationale de l'énergie en attend 945 en 2030.

Qu'est-ce que le mouvement QuitGPT ?

QuitGPT est une campagne américaine organisée fin janvier 2026, qui appelle à résilier son abonnement à ChatGPT. Elle s'est amplifiée après l'accord annoncé le 28 février 2026 entre OpenAI et le ministère américain de la défense. Elle revendiquait plus de 1,5 million de personnes le 2 mars 2026, en additionnant résiliations, partages sur les réseaux sociaux et inscriptions, et son site annonce 4 millions de personnes en octobre 2026. Nous n'avons pas trouvé de vérification de ces chiffres par un tiers.